Jean de La Fontaine, « Le Cierge »

Jean de La Fontaine, Fables, Livre IV, « Le Cierge » (Commentaire composé)

Introduction

 

·        Jean de La Fontaine est un célèbre poète moraliste du XVII ème siècle. Poèmes, récits chargés d'une dimension morale et saynètes tout à la fois, les Fables de La Fontaine n'ont cessé de susciter l'admiration et de servir de modèle depuis plus de trois siècles.

·        En 1688, La Fontaine publiait ses Fables, qui visent à donner, sous forme allégorique et ludique, un enseignement moral.

·        « Le Cierge » (extrait du Livre IX) relate les aventures d'un cierge, déraisonnable et fou.

·        Nous verrons comment La Fontaine construit un récit plaisant qu'il met au service de l'argumentation. Plus que la distraction, c'est la leçon qui compte pour le moraliste du grand siècle.

Lecture

Le Cierge

 

C'est du séjour des Dieux que les Abeilles viennent.

Les premières, dit-on, s'en allèrent loger

Au mont Hymette (1), et se gorger

Des trésors qu'en ce lieu les zéphirs entretiennent.

Quand on eut des palais de ces filles du Ciel

Enlevé l'ambroisie en leurs chambres enclose,

Ou, pour dire en Français la chose,

Après que les ruches sans miel

N'eurent plus que la Cire, on fit mainte bougie ;

Maint Cierge aussi fut façonné.

Un d'eux voyant la terre en brique au feu durcie

Vaincre l'effort des ans, il eut la même envie ;

Et, nouvel Empédocle aux flammes condamné,

Par sa propre et pure folie,

Il se lança dedans. Ce fut mal raisonné ;

Ce Cierge ne savait grain de Philosophie.

Tout en tout est divers : ôtez-vous de l'esprit

Qu'aucun être ait été composé sur le vôtre.

L'Empédocle (2) de Cire au brasier se fondit :

Il n'était pas plus fou que l'autre.

 

Jean de La Fontaine, Fables (Livre IX)

 

(1)   « Hymette était une montagne célébrée par les poètes, située dans l'Attique, et où les Grecs recueillaient d'excellent miel. » (Note de la Fontaine).

(2)   « Empédocle était un philosophe ancien qui, ne pouvant comprendre les merveilles du mont Etna, se jeta dedans par vanité ridicule, et trouvant l'action belle, de peur d'en perdre le fruit, et que la postérité ne l'ignorât, laissa ses pantoufles au pied du mont. » (Note de La Fontaine).

 

Etude

I/ Un récit au service de l'argumentation

1/ Une narration dynamique

·        Les Fables s'adressent au Dauphin, c'est-à-dire à un enfant. La Fontaine doit donc captiver rapidement son lecteur.

·        Le choix du discours narratif s'avère donc particulièrement efficace : les verbes d'action au passé simple (« allèrent », v.2 ; « se lança », v.15) , les connecteurs temporels (« Quand », v.5 ; « Après que », v.8 ; « Et », v.13) ainsi que la brièveté du texte (20 vers) assurent une progression dynamique du récit.

·        L'alternance de mètres rend également le récit vivant : alexandrins en octosyllabes se succèdent pour créer des tempos différents.

·        Pour camper le décor, La Fontaine use du mètre ample qu'est l'alexandrin (v.1,2) ; pour raconter les péripéties, il préfère le rythme plus vivace de l'octosyllabe (v.14).

·        De plus, le fabuliste sait jouer d'effets de suspense : après que le cierge s'est précipité dans le feu (v.15), le lecteur attend la chute de l'histoire...elle ne sera livrée que 4 vers plus tard.

2/ Une tragédie en trois actes

·        Le fabuliste sait aussi construire son récit et dramatiser l'action. La fable est bâtie comme une tragédie en trois actes.

·        Des vers 1 à 10, court l'exposition ; le cadre spatio-temporel et les protagonistes sont présentés. Le lieu et le temps sont mythologiques (« Mont Hymette », v.3 ; « séjour des Dieux », v.1 ; « zéphirs », v.4), le personnage principal est un cierge (v.10).

·        Le vers 11 ouvre l'acte II et amène la péripétie : le cierge, pour ressembler à une brique, se jette au feu (v.15). Le caractère dramatique de l'événement est souligné par le rythme des vers. A l'alexandrin du vers 13, succède un bref octosyllabe et le geste déraisonnable du cierge est dit en un hémistiche (v.15). Ce raccourcissement métrique, ainsi que l'enjambement, font entre l'accélération de l'action et le rythme décroissant (12/8/6) mime la disparition du cierge. Tout comme les syllabes fondent, fond le cierge.

·        L'acte III est celui du dénouement tragique : en un vers laconique (v.19), La Fontaine annonce la mort du protagoniste central (se fondit »). L'allitération en sifflantes (« Cire, brasier, fondit ») fait entendre le crépitement des flammes et la liquéfaction du cierge.

3/ Le souci du détail

·        Si La Fontaine privilégie le dynamisme narratif, il ne délaisse pas pour autant la minutie descriptive. Cette minutie se lit, et dans le décor, et dans la caractérisation du personnage principal.

·        Le cadre mythologique est en effet dépeint de façon extrêmement précise : le « Mont Hymette » n'est pas seulement nommé (v.3), sa fonction est présentée sur trois vers entiers (v.3-6). L'enjambement des vers 5 à 6 dit ainsi l'abondance d'informations.

·        Le souci du détail se lit dans la caractérisation du cierge. Malgré la brièveté de la fable, le personnage du cierge est doté d'un caractère propre : comparé à « Empédocle » (v.13), tenté par l'immortalité (v.11-12) et taxé de folie (v.14 et 20), il acquiert, au fil de la fable, une véritable personnalité.

·        Doté de capacités logiques (« voyant la terre en brique durcie », v.11) et d'affects (« il eut la même envie », v.12), il possède une épaisseur psychologique.

Transition : suspense, dramatisation, précision sont les stratégies narratives déployées par La Fontaine pour dynamiser le récit et capter l'attention de son lecteur. Si le fabuliste soigne les rouages du récit, c'est pour rendre plus efficace la leçon qu'il veut donner. L'art du récit est ainsi au service d'une visée morale.

II/ Le Cierge, ou la Vanité punie

1/ Une morale explicite

·        «Le Cierge » propose une morale, formulée de façon explicite. Cette dernière conclut, en effet, sur 4 vers, la fable (.17-20).

·        Le passage du passé simple, signe du discours narratif, au présent d'énonciation (« est », « ôtez-vous de l'esprit » v.17) souligne que c'est le moraliste, et non plus le conteur, qui prend la parole.

·        La rupture temporelle se double d'une rupture au niveau du système d'énonciation : le lecteur, à la fin du texte, est apostrophé directement (« ôtez-vous », v.17) et invité à tirer une leçon du récit.

·        Le pronom possessif « le vôtre » rime avec « autre » (v.18 et 20). Ce rapprochement par le biais de la rime dit le lien que le lecteur doit faire entre lui et l' « Empédocle de Cire ». Le lecteur est donc invité à faire une lecture allégorique du récit.

·        La majuscule portée par le substantif « Cierge » (v.10 et 16) ainsi que la personnification du cierge (il agit et réfléchit, v. 11-15) est le signe de ce fonctionnement allégorique.

·        Derrière le voile de la fiction, le lecteur doit voir l'homme du XVII è siècle et entendre la leçon morale du fabuliste.

2/ L'aveuglement de l'homme

·         Ce que La Fontaine condamne dans « Le Cierge », c'est l'aveuglement de l'homme. Aveuglement, puisque le cierge n'est pas capable de raisonner. Ses capacités réflexives sont moquées par le fabuliste.

·        Les expressions hyperboliques et péjoratives « pure folie » (v.14), « ne savait grain de Philosophie » (v.16), ainsi que la locution dépréciative « mal raisonné » (v.15), soulignent le manque de bon sens et d'intelligence du cierge.

·        Au lieu d'être gouverné par sa raison, c'est sa passion qui l'emporte et le condamne. L' « envie », dans la fable, rime ainsi avec « folie » (v.12 et 14). Aveuglé, le cierge l'est aussi puisqu'il méconnaît sa véritable nature. Il est en effet tenté par l'immortalité (v.11-12) alors qu'il n'est qu'une matière périssable et éphémère, « façonné » par une main créatrice (« on fit mainte bougie », v.9).

·        Le danger contre lequel La Fontaine veut mettre en garde l'homme est donc celui de la démesure : l'homme ne doit pas céder à son orgueil et doit reconnaître ses limites. Mortel, l'immortalité divine lui est interdite. La mort finale du cierge (v.19) vient rappeler cette finitude inhérente à la condition humaine. Tel Icare, le cierge s'est brûlé les ailes en voulant égaler les « Dieux ».

·         Aveuglé enfin, le cierge l'est en ce qu'il croit être le centre de la création. « Ötez-vous de l'esprit/ Qu'aucun être ait été composé sur le vôtre », tonne La Fontaine. Puisqu'il n'est qu'un être parmi les autres, l'homme doit savoir rester humble. La périphrase pompeuse Empédocle de Cire » (v.19) résonne donc de façon ironique : l'homme se veut pilier, mais il n'est que fumée. Poussière, tu retourneras à la poussière...

3/ La Fontaine pédagogue

·        Pour rendre sa leçon plus efficace, La Fontaine se fait pédagogue. N'oublions pas que les Fables sont dédiées à un enfant, le Dauphin. Le fabuliste n'hésite donc pas à endosser le costume de professeur.

·        Le présent de vérité générale (« C'est du séjour des Dieux que les Abeilles viennent ») et le pronom personnel « on » au vers 2 (« Les premières, dit-on ... »), donnent au discours un ton doctoral.

·        Tout comme un professeur, La Fontaine a le souci de la clarté. Il propose des notes pour expliquer les mots compliqués dont il use dans son récit ; il n'hésite pas à reformuler plus simplement une idée (v.7-9) pour bien être compris d'un jeune lectorat.

·        Enfin, il allie leçon d'histoire mythologique et leçon morale : raconter les aventures des « Abeilles » du « Mont Hymette » donne au propos un tour plus concret, moins théorique, propre à susciter l'intérêt de l'élève. La visée didactique de la fable est ainsi servie par une pédagogie de l'explication.

Conclusion

·        La légèreté et le dynamisme narratifs, maniés avec habileté par La Fontaine, ne doivent pas masquer l'essentiel.

·        Plus qu'à divertir, le fabuliste cherche à instruire.

·        De la fable du « Cierge », le lecteur doit retenir une leçon morale : l'homme est vain et mortel.

·        La Fontaine, dans cette fable, déploie ainsi un discours religieux très proche de celui des moralistes augustiniens de son temps, qui rappellent sans cesse à l'homme sa misère et sa finitude.

·        Finalement, La Fontaine ne serait qu'un Pascal souriant.




Les autres commentaires sur les fables de La Fontaine