Diderot : Paradoxe sur le comédien : Extrait

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Extrait du commentaire :

Nous allons étudier un extrait de « Paradoxe sur le comédien » de Diderot, auteur, homme de lettres et philosophe du XVIIIème siècle, encyclopédiste et contemporain de Rousseau et de Voltaire, né en 1713 et mort en 1784. Il est l'auteur du « Neveu de Rameau », et de « Jacques le Fataliste ». Diderot a travaillé sur le « Paradoxe sur le comédien » entre 1770 et 1773, mais la parution n'en fut pas moins posthume, en 1830. Le titre de ce dialogue comporte le mot paradoxe présent dès les premières pages. Cela va à l'encontre de ce que l'on pourrait attendre. On peut d'emblée penser que Diderot va en avançant son paradoxe, construire une argumentation sur la base d'une thèse surprenante voire d'une incohérence. Cet extrait est nourri d'une conversation réelle et d'une réflexion qui part du travail du comédien et s'étend sur l'auteur en général dans l'ensemble des domaines. L'art du comédien amène une réflexion sur le travail artistique. Dans un premier temps, nous étudierons le jeu théâtral, un jeu sérieux, puis en second lieu, nous analyserons le travail de création...

Texte étudié :

Quel jeu plus parfait que celui de la Clairon ? Cependant suivez-la, étudiez-la, et vous serez convaincu qu'à la sixième représentation elle sait par cœur tous les détails de son jeu comme tous les mots de son rôle. Sans doute elle s'est fait un modèle auquel elle a d'abord cherché à se conformer ; sans doute elle a conçu ce modèle le plus haut, le plus grand, le plus parfait qu'il lui a été possible ; mais ce modèle qu'elle a emprunté de l'histoire, ou que son imagination a créé comme un grand fantôme, ce n'est pas elle ; si ce modèle n'était que de sa hauteur, que son action serait faible et petite ! Quand, à force de travail, elle a approché de cette idée le plus près qu'elle a pu, tout est fini ; se tenir ferme là, c'est une pure affaire d'exercice et de mémoire ; Si vous assistiez à ses études, combien de fois vous lui diriez : vous y êtes !... combien de fois elle vous répondrait : vous vous trompez !... C'est comme Le Quesnoy, à qui son ami saisissait le bras, et criait : Arrêtez ! Le mieux est l'ennemi du bien : vous allez tout gâter... Vous voyez ce que j'ai fait, répliquait l'artiste haletant au connaisseur émerveillé ; mais vous ne voyez pas ce que j'ai là, et ce que je poursuis.

Je ne doute point que la Clairon n'éprouve le tourment du Quesnoy dans ses premières tentatives ; mais la lutte passée, lorsqu'elle s'est une fois élevée à la hauteur de son fantôme, elle se possède, elle se répète sans émotion. Comme il nous arrive quelquefois dans le rêve, sa tête touche aux nues, ses mains vont chercher les deux confins de l'horizon ; elle est l'âme d'un grand mannequin qui l'enveloppe ; ses essais l'ont fixé sur elle. Nonchalamment étendue sur une chaise longue, les bras croisés, les yeux fermés, immobile, elle peut, en suivant son rêve de mémoire, s'entendre se voir, se juger et juger les impressions qu'elle excitera. Dans ce moment elle est double ; la petite Clairon et la grande Agrippine.
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