Charles JULIET, Lambeaux, « Le drame de la déchirure » (Commentaire composé)
Introduction
- Né le 30 septembre 1934, Charles JULIET est placé, à l'âge de trois mois, dans une famille de paysans suisses. En 1946, il entre à l'Ecole militaire préparatoire d'Aix-en-Provence qu'il quitte en 1954 pour entrer à l'Ecole de Santé Militaire de Lyon. En 1957, il abandonne ses études de médecine pour se consacrer entièrement à l'écriture. Le premier tome de son Journal paraît en 1978.
- Lambeaux, publié par Charles JULIET en 1995, est une œuvre autobiographique très poignante. Le titre de l'œuvre Lambeaux évoque la déchirure ou encore un fragment. L'écriture a pour vocation de permettre à l'écrivain de retrouver l'unicité de son être en reconstituant les « lambeaux » ou fragments de sa vie. Il n'existe à l'intérieur des deux grandes parties constituant cette œuvre aucune division en chapitres : comme autant de lambeaux de textes, elles procèdent par fragments de longueurs inégales selon l'importance des événements racontés.
- L'entreprise autobiographique est souvent très exigeante pour un auteur : Charles JULIET a mis 12 ans de sa vie à écrire Lambeaux, cette œuvre fut composée en diptyque, chacun des deux volets étant composé l'un à sa mère biologique, l'autre à sa mère adoptive.
- Cet extrait est issu de la deuxième partie de l'œuvre. L'auteur explique que dès la fin de l'enfance, l'existence du jeune garçon est partagée entre deux vies qui ne se rejoignent pas : la vie paysanne, rythmée par les travaux quotidiens, qu'il a menée à la ferme de sa famille d'accueil et la vie d'enfant de troupe, qu'il mène à présent dans l'école militaire où il s'instruit.
- Il en résulte un drame de la déchirure : le jeune garçon ressent un profond déchirement suite à la séparation d'avec sa famille d'accueil. Visiblement écartelé, tout se passe comme s'il perdait sa famille pour la seconde fois. C'est alors que l'adolescent vit un moment de grave dépression que l'auteur retrace ici de manière très intense et poétique.
Lecture
Ecartelé. Pris dans une bourrasque qui te jette brutalement en pleine crise d'adolescence, ajoute maintes questions à celles que tu te posais déjà, fait soudain se craqueler ton enfance.
Tourments. Fissures. Le sentiment que la vie n'a qu'une seule face et qu'elle est sombre.
Ainsi l'ennui. Comme si une sorte de grisaille s'était déposée sur les êtres et les choses, avait tout envahi. L'impossibilité de participer. De t'intéresser à toi-même et à ce que sera ton avenir. Il t'apparaît ô combien vain de travailler, de lutter, de faire tant d'efforts, puisque la mort pourrait t'abattre d'une seconde à l'autre et que tout pour toi s'effondrera un jour.
Ainsi la solitude. Cette irruption de l'angoisse lors des premiers jours passés dans cette caserne. La mère et les sœurs n'étaient plus là pour te guider, décider pour toi, t'entourer d'affection. Désormais, tu ne pouvais plus compter que sur toi-même et tu te sentais perdu. Maintenant ce lourd secret. Auprès de qui t'en délivrer et prendre conseil ? Dois-tu céder à ton désir ou écouter la voix de cette culpabilité qui te presse de demander à cette femme de tout arrêter là ?
Ainsi les humiliations. Des injures et des menaces qui créent des ravages. Ce besoin chez tel sous-officier de blesser, d'écraser, de t'atteindre au plus profond, de lacérer ton être, de plonger la lame à l'intime de ta pulpe. Après, pendant des jours, la blessure saigne, tu ne peux penser à rien d'autre, es incapable de parler. Une blessure qui te souille, t'avilit, et qui, en te dépouillant de ta dignité, t'as persuadé que tu étais un minable.
Ainsi les coups de cafard. Des éboulements à l'intérieur de l'être. Rien ne semble plus possible. Une seule issue : renoncer, déposer les armes. Ces jours où tu broies du noir. Où hébété de souffrance tu ne comprends rien à rien. Où ta vie de jeune militaire te paraît littéralement insupportable.
Ainsi les révoltes. Mais des révoltes étouffées. Car tu as très tôt compris que si tu te dressais pour dire non, tu serais brisé, et que ta vie ne serait qu'une infernale descente aux enfers. Des révoltes qui vont jusqu'à te donner des envies de meurtre, mais que tu réprimes avec violence de peur qu'un jour elles ne te poussent à commettre un acte inconsidéré. Puis quand le calme revient, ce désir de fuite, de partir loin, de marcher sans fin sur les routes ...
Mais toujours en toi vibre cet amour de la mère. Un amour qui te soutient, t'enjoint de tenir, de te montrer docile et courageux, de lui témoigner ta gratitude en veillant à ne rien faire qui pourrait la peiner.
Charles JULIET, Lambeaux (pages 107 à 109)
I) Un passage unique
par sa structure
1/ Causes de cette
crise d'adolescence
• Une véritable relation charnelle s'était installée entre
Charles JULIET et la femme de son chef de troupe : « Ainsi à ton
insu est née entre vous une affection qui s'est très vite muée en un sentiment
plus tendre » (p.106).
• Ce sentiment est nouveau pour
lui et il est à l'âge où tout est remis en question : « La suis avec
stupeur sur chemin qu'elle te fait découvrir » (p106) : c'est un véritable
apprentissage qu'il vit au contact de cette femme.
• Cette liaison est en contradiction avec l'éducation
religieuse reçue des parents et c'est ce qui le fait culpabiliser :
« Tu mourrais de honte si elle savait » (p. 107). L'écrivain a
littéralement l'impression de trahir ses valeurs et surtout sa mère. C'est
pourquoi C.JULIET a recours à des termes religieux : « infernale descente
aux enfers » , « la voix de la culpabilité » , « tu te sentais
perdu » , « lacérer ton être ».
• Même si tout lui dit d'arrêter, il éprouve de l'affection
pour cette femme d'où découle un douloureux dilemme. Deux voix pénibles
torturent son esprit : « dois tu céder à désir ou écouter voix
culpabilité qui te presse de demander à cette femme de tout arrêter la ? »
• C'est pourquoi le texte comporte de nombreux
termes caractérisant cette impasse : « écartelé », «
tourments », « fissures », « lourd secret », « révoltes
étouffées », « brisé » ...
• Pour parler de la relation avec cette femme,
C. JULIET utilise le terme de « désir » alors que pour la mère, il
parle d' « amour ». Le choix du lexique révèle nettement que les deux
femmes ne sont pas placées sur le même plan.
2/ Une originalité
poétique
• L'extrait commence par une sorte d'introduction jouant le
rôle d'amorce.
• Puis suivent 5 paragraphes égaux construits de manière anaphorique. En effet, chaque paragraphe s'ouvre par « Ainsi » suivi d'un groupe nominal.
• Puis l'extrait s'achève par un paragraphe de conclusion qui présente le bilan de la crise.
• La structure du texte fait
songer à une présentation strophique
• Plusieurs phrases nominales posent les mots forts et
incitent le lecteur à s'arrêter sur eux.
• Le recours à l'anaphore (« Ainsi ») et aux
figures de style (métaphores) participe à la tonalité poétique du texte et
montre que Charles JULIET est à la quête d'un sens.
• Il s'agit d'un choix manifeste
de l'auteur : il s'agit d'une véritable poésie de la quête du mieux dire, de
l'expression intérieure.
3/ Une construction
par introspection
• Le texte est structuré par l'anaphore et le parallélisme : « Ainsi »
est suivi d'un groupe nominal. Ils déclinent les composantes de la crise
traversée.
• Le thème général est celui de la crise
d'adolescence. L'auteur en évoque les différentes manifestations : « l'ennui »,
la « solitude », les « coups de cafard » , la « révolte ».
L'accumulation accable et écrase de plus en
plus l'adolescent.
• Chaque paragraphe comporte une forte unité
thématique définie par un mot-clé. Par exemple : « Ainsi les révoltes.
Mais des révoltes étouffées ». Le mot-clé sera suivi de la reprise du
thème avec des nuances supplémentaires.
• On note aussi la présence de nombreux connecteurs
logiques : Charles JULIET veut comprendre et se faire comprendre à l'aide
de l'écriture.
• L'auteur essaie de comprendre dans quel état il a été ; il
analyse ce qu'il a vécu lors de cette crise.
II/
Une crise provoquant une remise en cause
1/ Le rôle de la
métaphore filée
• L'emploi
de la métaphore filée donne des images étonnantes.
• Elle fait apparaître l'idée d'un mouvement qui se fait dans le temps.
• « Se craqueler » suggère, qu'avant, l'enfance était lisse, sans soucis, sans aspiration...
• La métaphore évoquant cette
crise intérieure est « filée »par tout un champ lexical renvoyant au
traumatisme de la déchirure :
- « se craqueler ton enfance »
- « fissures »
- « s'effondrera »
- « ravages »
- « éboulement »
- « tu serais brisé »
• L'auteur commence par évoquer l'idée d'une
surface lisse renvoyant à l'enfance, à l'insouciante. Puis cette déchirure
semble de plus en plus profonde.
• Dans cette métaphore filée, on note le recours à la gradation (« craqueler », « fissures », ravages », « éboulement », « brisé ») symbolisant un réel effondrement intérieur.
2/ La contamination
de tout le texte
• Par extension, la métaphore filée contamine tout le texte et crée un réseau lexical
• Le texte développe la notion de
craquelure qui irradie et touche d'autres notions.
• L'auteur évoque un état de grande tristesse,
de spleen avec des métaphores et connotations négatives renvoyant à l'état de
dépression : « sombre », « grisaille » , « mort »
, « noir » , « enfers ».
• Puis Charles JULIET recourt à une autre
métaphore filée de la souffrance à travers l'emploi des termes : « blesser »,
« écraser », « lacérer », « plonger la lame », « pulpe »,
« saigne ».
• C'est ainsi que nous assistons à l'irruption
de l'angoisse.
• Le thème de la lutte quasi militaire
apparaît à travers le champ lexical des opérations militaires : « déposer
les armes », « lame », « abattre », « sous-officier ».
• Le texte est aussi contaminé par la violence
à travers l'emploi du champ lexical de l'humiliation, de l'injure. L'auteur
recourt à des termes forts, intenses : « envahie », « t'abattre »,
« irruption », « ô combien vain » , « tant
d'efforts », « au plus profond ».
• Ainsi le texte évoque-t-il un premier signe, le point de
départ de la crise qui se poursuit et devient de plus en plus forte, violente.
• Le mouvement du texte qui va
crescendo montre l'intensité de la crise qui complètement ébranlé C. JULIET.
3/ Les symptômes
résultants
• Plusieurs expressions évoquent les
conséquences de cette crise : « L'impossibilité de participer »
(p. 107) renvoie à l'incapacité de parler.
• Les constructions négatives
appuient l'idée d'isolement des autres : « Rien ne te semble plus
possible ».
• De même l'expression « impossibilité de
t'intéresser à toi-même » connote l'isolement de soi.
• Les expressions telles que « vain de
travailler, de lutter » sont des tournures stériles et négatives qui appuient
enfermement l'idée d'impuissance. Il est réduit à l'inaction et au silence
pouvant mener à la dépression.
• Suite à la coupure de sa famille d'adoption, le narrateur souffre
aussi d'une perte de repères engendrant la solitude : « plus compter
que sur toi-même, tu te sentais perdu ».
• Il en résulte la dévalorisation de soi-même : il
éprouve un sentiment de culpabilité, il ne peut penser à rien d'autre comme le
montre l'image obsessionnelle de la souillure : «Une blessure qui te souille, t'avilit, et qui, en te
dépouillant de ta dignité, t'as persuadé que tu étais un minable.
• Le stade ultime de cette dépression est
celui « Des révoltes qui vont
jusqu'à te donner des envies de meurtre, mais que tu réprimes avec violence de
peur qu'un jour elles ne te poussent à commettre un acte inconsidéré.
Cette pulsion de mort renvoie peut-être même à la tentation du suicide que
connaît l'adolescent à ce moment de sa vie.
4/ Le dernier
paragraphe : l'ultime ressource
• Le dernier paragraphe s'ouvre par
« Mais » : la conjonction de coordination antéposée marque l'opposition,
la rupture saisissante avec la descente aux enfers qui précède.
• L'amour de la mère exerce une présence
tutélaire sur l'adolescent : « Toujours en toi vibre cet
amour » : l'emploi de l'adverbe de permanence « toujours » prend
ici une connotation de repère : enfin l'adolescent peut se raccrocher à la vie
grâce à l'amour de sa mère qui joue le rôle de boussole.
• L'amour de la mère constitue un rempart qui l'empêche
de sombrer tout à fait : « t'enjoint
de tenir, de te montrer docile et courageux ».
• On note des oppositions avec les paragraphes
précédents
:
• « vibre » connote la vie, le mouvement
et amorce un contraste. Charles JULIET reprend goût à la vie ;
• « te soutient » s'oppose à la solitude
éprouvée dans les paragraphes précédents ;
• « t'enjoint de tenir » s'oppose à
« renoncer, déposer les armes »
• « te montrer docile « s'oppose à
« révoltes ».
• Les réponses apportées point par point aux souffrances
précédemment décrites illustrent la force de l'amour de la mère.
• Le mot d'ordre qui le sauve : « lui témoigner ta gratitude en veillant à ne rien faire qui pourrait la
peiner ». Charles JULIET veut ainsi rendre un vibrant hommage à
sa mère adoptive et lui « témoigner » sa
« gratitude » car elle est l'ultime ressource contre la dépression.
Conclusion
• Ainsi l'écriture joue-t-elle le rôle d'une
véritable thérapie. Charles JULIET a vécu une crise et l'écriture lui permet d'entrer
au fond de soi, d'analyser ses émotions, et de mieux se comprendre.
• Il éprouve aussi le besoin de dire ce qu'il ressentait et évoque
ses difficultés à exprimer son malaise existentiel tout comme ce fut le cas
pour sa mère naturelle.
• L'œuvre tout entière véhicule des thèmes
récurrents. L'écrivain éprouve les mêmes révoltes, le même sentiment d'ennui,
de solitude que sa mère. Ainsi en écrivant il se trouve pratiquement face aux mêmes
obstacles, aux mêmes difficultés que sa mère. L'écriture le rapproche donc de
sa mère qu'il n'a pas connue.
• Mais en même temps, à l'occasion de ce bilan introspectif,
Charles JULIET veut remercier sa mère adoptive, l'offrir par l'écriture la
gloire à celle qu'il nomme dans Lambeaux la « mère toute donnée ». Ainsi cette oeuvre rend hommage aux
deux mères.