Jean de La Fontaine : "Le Rat et L'Huître" (Livre VIII, 9) (Commentaire composé)
Introduction : La poésie vient du latin "fabula" qui signifie "récit à base d'imagination destiné à dégager un précept", et donc une morale. Les anciens utilisaient la poésie pour en venir le plus vite possible au côté moralisateur de leur oeuvre. La Fontaine, célèbre poète français du XVIIème siècle, appartenant au courant "classique", nous conte à travers "Le Rat et L'huître" une fable au registre humoristique où il dégage plusieurs enseignements en décrivant un rat, ayant quitté son élément et voulant découvrir le monde.
Lecture du texte puis annonce des axes : La cassure dans cette fable entre le récit et la morale est très marquante, et les deux parties ne se ressemblent pas. Nous verrons tout d'abord l'art et la fantaisie du récit dans cette fable, puis nous exprimerons le problème de la morale.
Fable étudiée :
Un Rat hôte d'un champ, Rat de peu de cervelle,
Des Lares paternels un jour se trouva sou.
Il laisse là le champ, le grain, et la javelle,
Va courir le pays, abandonne son trou.
Sitôt qu'il fut hors de la case,
Que le monde, dit-il, est grand et spacieux !
Voilà les Apennins, et voici le Caucase :
La moindre taupinée était mont à ses yeux.
Au bout de quelques jours le voyageur arrive
En un certain canton où Thétys sur la rive
Avait laissé mainte Huître ; et notre Rat d'abord
Crut voir en les voyant des vaisseaux de haut bord.
Certes, dit-il, mon père était un pauvre sire :
Il n'osait voyager, craintif au dernier point :
Pour moi, j'ai déjà vu le maritime empire :
J'ai passé les déserts, mais nous n'y bûmes point.
D'un certain magister le Rat tenait ces choses,
Et les disait à travers champs ;
N'étant pas de ces Rats qui les livres rongeants
Se font savants jusques aux dents.
Parmi tant d'Huîtres toutes closes,
Une s'était ouverte, et bâillant au Soleil,
Par un doux Zéphir réjouie,
Humait l'air, respirait, était épanouie,
Blanche, grasse, et d'un goût, à la voir, nonpareil.
D'aussi loin que le Rat voir cette Huître qui bâille :
Qu'aperçois-je ? dit-il, c'est quelque victuaille ;
Et, si je ne me trompe à la couleur du mets,
Je dois faire aujourd'hui bonne chère, ou jamais.
Là-dessus maître Rat plein de belle espérance,
Approche de l'écaille, allonge un peu le cou,
Se sent pris comme aux lacs ; car l'Huître tout d'un coup
Se referme, et voilà ce que fait l'ignorance.
Cette Fable contient plus d'un enseignement.
Nous y voyons premièrement :
Que ceux qui n'ont du monde aucune expérience
Sont aux moindres objets frappés d'étonnement :
Et puis nous y pouvons apprendre,
Que tel est pris qui croyait prendre.
La Fontaine, Fables
Analyse :
I - L'art du récit dans cette fable
a. La structure du récit.
- v1 et v2 : esquisse de la situation.
- v3 et v4 : départ du rat. N'utilise pas de mot de liaison.
- v5 à v8 : 1ère expérience du vaste monde
: naïveté prétentieuse du rat marquée par l'utilisation
de la diérèse 'spac(i)eux' (prononciation noble) avec un commentaire
du narrateur : "la moindre taupinée était monde à
ces yeux"
- v13 à v16 : l'auteur dégonfle la prétention
du rat
- v21 à v33 : disparition physique du rat puis rideau :
pas de mot de liaison.
Au final : l'auteur fait des économies de moyens - efficacité
du récit - humour/drôlerie : art délicieux du commentaire
qui remet les choses à leur place.
b. La vivacité du récit.
- Discours direct utilisé à trois reprises : lorsque le
rat fait l'éloge du monde qu'il découvre (v6) - voit le
nouveau monde (v13) - voit l'huître
(v27).
- Douplesse de la versification : - rimes - alexandrins et octosyllabes
- enjambements et rejets. Utilisation de toutes les sortes de rimes : plates
= récit rapide ; embrassées et croisées = récit
plus complexe.
- Le jeu des temps : passage du passé au présent/ passage
du présent au passé (au début du texte notament).
Transition : Le poète, à travers un récit très structuré et vivant, y ajoute toute une fantaise qui rend son histoire humoristique et plaisante.
II - La fantaisie du récit dans la fable
a. Le mélange des tons.
- Utilisation notamment du langage burlesque.
- Utilisation d'un vocabulaire mythique : "Caucase" ; "Thétys"
- Utilisation du vocabulaire du monde animal : dimensions petites, mesquines.
Le vocabulaire mythique donnant un effet de grandiose et le vocabulaire animal
un effet 'terre à terre'
Avec une citation dégradante du Rat qui croyant bien faire cite Picchrocole
= le plus fou dans 'Gargantua' de Rabelais.
b. La personnification des animaux.
'Maître Rat' : description du physique/l'animal parle/description d'un
caractère + description élogieuse de l'huître qui peut être
comparée à une femme : "blanche", "grasse".
c. La saveur des descriptions et des
comparaisons.
Métonymies au début du texte : 'grain' 'javelle'. Javelle (sorte
de blé coupé).
Rappel : métonymie : figure de désignation d'une réalité
au moyen d'une autre qui lui est proche.
Perspective burlesque : comparaison de l'huître avec les 'vaisseaux de
haut bord' que voit le rat.
La Fontaine joue sur les mots : - 'N'étant pas de ces Rats qui
les livres rongeant se font savants jusqu'aux dents' : ici, le verbe ronger
est pris au premier sens.
- 'Et le disait à travers champs' : 2 significations : sens propre
+ à tord et à travers. Rappelle aussi d'où il vient et
où il aurait dû rester.
Transition : Comme nous venons
de le voir, le récit est très vivant et plaisant, ce qui marque
une forte opposition avec la morale.
III - Le Problème de la morale
a. L'auteur fait un rappel en premier
lieu.
Il rappelle les contraintes liées à la fable, c'est à dire
qu'il faut une morale.
Morale rejetée, pas annoncée.
Se moque trois fois de lui même : v33, v36, v39.
b. Description de la morale.
Elle est explicite.
Elle est placée à la fin du texte : comme la plupart des fables
de La Fontaine (ex : 'Le pouvoir des fables')
Elle est moins longue que le récit qui lui est allongé par plaisir
de l'auteur.
Elle est double voire triple.
c. Contenu de la morale.
Deux morales : - Condamnation de l'ignorance prétentieuse. (de
la culture livresque/veut une culture utile, avec action)
- Affirmation de la loi de la jungle : constat de ce qui est = les gros mangent
les plus petits.
+ L'éloge de l'expérience (à travers le récit)
d. Ton utilisé.
Ridiculise l'obligation qu'il a de faire une morale :
Par le champ lexical de la lourdeur didactique : 'tous les mots qui alourdissent
le texte' (qui ne sont donc pas présents dans le récit)
Conclusion : Cette fable est complètement opposée au modèle de l'Antiquité. La Fontaine allonge son récit par plaisir et traite de manière dégradante la morale. En démarquant violemment son récit de la morale, La Fontaine veut montrer l'absurdité de celle-ci qui commence à le géner. En la rejetant, il revendique la légitimité de son art et s'affirme en tant que poète expérimenté.
Les autres commentaires sur les fables de La Fontaine
- Livre I, 3 : La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Boeuf
- Livre I, 5 : Le Loup et le Chien
- Livre I, 7 : La Besace
- Livre I, 11 : L'Homme et son image
- Livre I, 16 : La Mort et le Bûcheron
- Livre I, 22 : Le Chêne et le Roseau
- Livre II, 13 : L'Astrologue qui se laisse tomber dans un puits
- Livre II, 15 : Le Coq et le Renard
- Livre III, 2 : Les Membres et l'Estomac
- Livre III, 4 : Les Grenouilles qui demandent un Roi
- Livre V, 9 : Le Laboureur et ses Enfants
- Livre V, 13 : La Poule aux oeufs d'or
- Livre V, 20 : L'Ours et les deux Compagnons
- Livre VI, 1 : Le Pâtre et le Lion
- Livre VI, 1 et 2 : Le Pâtre et le Lion / Le Lion et le Chasseur
- Livre VI, 13 : Le Villageois et le Serpent
- Livre VII, 2 : Les Animaux malades de la Peste
- Livre VII, 4 : Le Rat qui s'est retiré du monde
- Livre VII, 8 : La Cour du lion
- Livre VII, 10 : Le Coque et la Mouche
- Livre VII, 11 : La Laitière et le Pot au lait
- Livre VII, 12 : Les deux Coqs
- Livre VIII, 1 : La Mort et le Mourant
- Livre VIII, 2 : Le Savetier et le Financier
- Livre VIII, 4 : Le Pouvoir des Fables (I)
- Livre VIII, 4 : Le Pouvoir des Fables (II)
- Livre VIII, 9 : Le Rat et l'Huître
- Livre VIII, 15 : Les obsèques de la Lionne
- Livre IX, 2 : Les deux Pigeons
- Livre IX, 9 : L'Huître et les Plaideurs
- Livre X, 2 : La Tortue et les deux Canards
- Livre IX, 12 : Le Cierge
- Livre XI, 4 : Le Songe d'un habitant du Mogol
- Livre XI, 7 : Le paysan du Danube
- Livre XI, 8 : Le Vieillard et les trois jeunes Hommes
- Livre XII, 20 : Le Philosophe scythe
- Livre XII, 24 : Le Juge arbitre, l'Hospitalier et le Solitaire