Simone de Beauvoir : Mémoires d'une jeune fille rangée : Incipit

SIMONE DE BEAUVOIR : MEMOIRES D'UNE JEUNE FILLE RANGEE : INCIPIT (COMMENTAIRE COMPOSE)

Introduction : Le texte qui nous est présenté est un extrait de l'autobiographie de Simone de Beauvoir, Mémoires d'une jeune fille rangée, publiée en 1958, premier volet d'un triptyque autobiographique, où elle raconte son enfance et son adolescence, retrace son itinéraire intellectuel qui l'amène à juger les valeurs du milieu bourgeois et conformiste auquel elle appartient. Dans cet extrait qui est l'incipit du roman, l'auteur nous évoque son enfance. Nous nous demanderons de quelle manière elle expose ses souvenirs. Premièrement, nous montrerons qu'elle les introduit en parlant de son contexte familial, malgré le fait que Simone soit confrontée à divers obstacles et difficultés. Puis, nous expliquerons et commenterons sa volonté de protection et de refuge durant son enfance.

Texte étudié :

« Je suis née à quatre heures du matin, le 9 janvier 1908, dans une chambre aux meubles laqués de blanc, qui donnait sur le boulevard Raspail. Sur les photos de famille prises l'été suivant, on voit de jeunes dames en robes longues, aux chapeaux empanachés de plumes d'autruche, des messieurs coiffés de canotiers et de panamas qui sourient à un bébé : ce sont mes parents, mon grand-père, des oncles, des tantes, et c'est moi. Mon père avait trente ans, ma mère vingt-et-un, et j'étais leur premier enfant. Je tourne une page de l'album ; maman tient dans ses bras un bébé qui n'est pas moi ; je porte une jupe plissée, un béret, j'ai deux ans et demi, et ma sœur vient de naître. J'en fus, paraît-il, jalouse, mais pendant peu de temps. Aussi loin que je me souvienne, j'étais fière d'être l'aînée : la première. Déguisée en chaperon rouge, portant dans mon panier galette et pot de beurre, je me sentais plus intéressante qu'un nourrisson cloué dans son berceau. J'avais une petite sœur : ce poupon ne m'avait pas.

De mes premières années, je ne retrouve guère qu'une impression confuse : quelque chose de rouge, et de noir, et de chaud. L'appartement était rouge, rouges la moquette, la salle à manger Henri II, la soie gaufrée qui masquait les portes vitrées, et dans le cabinet de papa les rideaux de velours ; les meubles de cet antre sacré étaient en poirier noirci ; je me blottissais dans la niche creusée sous le bureau, je m'enroulais dans les ténèbres ; il faisait sombre, il faisait chaud et le rouge de la moquette criait dans mes yeux. Ainsi se passa ma toute petite enfance. Je regardais, je palpais, j'apprenais le monde, à l'abri. »

Simone de Beauvoir, Mémoires d'une jeune fille rangée

Commentaire :

Dans cet extrait, de Beauvoir commence par mettre en place un contexte général, en nous parlant de sa naissance ; elle nous indique ainsi son état civil, tel que l'heure, la date, et le lieu de sa naissance. Puis elle décrit le contexte familial à l'aide de photographies mais nous pouvons remarquer qu'elle est confrontée à des obstacles pour nous évoquer ses souvenirs. L'auteur utilise très souvent le champ lexical de la famille : « famille », « bébé », « parents », « grand-père », « oncles », « tantes », « père », « mère », « enfant », « maman », « bébé », « sœur », « aînée », « nourrisson », « sœur » ; on peut en déduire qu'elle semble très entourée et l'on peut sentir une ambiance chaleureuse. Lorsqu'elle décrit les photos d'été, l'auteur semble faire allusion au développement photographique. En effet, elle commence par décrire la photographie afin de donner au lecteur une image de ce qu'elle voit « on voit » l3, mais de manière floue, peu nette, car nous ne savons pas encore ce que représentent les personnages évoqués. Par la suite, elle explique plus précisément qui sont chacun de ces personnages ; la photographie est plus nette grâce à ses explications, le lecteur est davantage informé sur sa famille, son entourage. Nous notons également qu'elle décrit, dans le deuxième paragraphe, l'appartement de cette manière « quelque chose de rouge, et de noir, et de chaud. » l14, où elle emploie le pronom indéfini « quelque chose ». Malgré ces précisions dans ses descriptions photographiques, on peut sentir que l'auteur se trouve face à des obstacles, des difficultés.

Simone de Beauvoir l'écrit ; elle est imprécise dans l'évocation de ses souvenirs. Elle le rappelle par le présent d'énonciation : « Aussi loin que je me souvienne » l9, « je ne retrouve guère qu'une impression confuse » l13. On peut remarquer qu'elle se sert d'un album-photos en tant que support afin de l'aider à écrire son passé « Je tourne une page de l'album » l6, par conséquent, elle fait plus de description que de narration. L'expression « Aussi loin que je me souvienne » l9 montre que les outils du passé sont dus à des souvenirs lointains qui lui sont également un obstacle ; l'auteur risque de manquer de précision. Simone de Beauvoir est certes confrontée à des obstacles, mais cela ne l'empêche pas de parler de son enfance, au sein de sa famille décrite dans le premier paragraphe.

Mais elle montre qu'elle n'a pas vécu l'enfance qu'elle aurait aimé connaître. En effet, dans le deuxième paragraphe, elle nous apprend que son seul désir était de s'isoler. Bien sûr, les causes de cette volonté sont évoquées implicitement dans le premier paragraphe. Cette envie se voit par l'emploi du champ lexical de la protection et du refuge « chaud », « blottissais », « niche creusée », « m'enroulait », « ténèbres », « sombre », « chaud », « à l'abri ». Par ces mots, Simone de Beauvoir montre qu'il y faisait peut-être « sombre », ce qui ne donne pas envie de s'abriter dans cette niche, mais elle se sentait « à l'abri », elle se sentait bien, protégée, isolée du monde. On trouve aussi le champ lexical de la chaleur, qui se rapporte à celui de la protection : « rouge », « noir », « chaud » répété une fois. La  « moquette », la « soie » et le « velours » sont des matières « chaudes » et douces également. C'est à travers plusieurs mots que Simone de Beauvoir montre la protection dont elle avait besoin, protection qu'elle ne désirait pas sans raison, raison qui se trouve, à priori, dans le paragraphe précédent.

Ainsi, dans le premier paragraphe, de Beauvoir nous évoque sa famille. Mais ne parlerait-elle pas implicitement de ce qui lui a causé cette envie de refuge ? Car lorsque nous parlons de famille, nous pensons à la chaleur des gens qui nous entourent et nous protègent. Avant la naissance de sa petite sœur, sa famille était son refuge. Ce qui nous permet de dire cela est : « J'en fus, paraît-il, jalouse, mais pendant peu de temps. » l8 en parlant de sa sœur, qui lui aurait volé sa place au milieu de ces gens, ces protecteurs à sa naissance. La protection qu'elle avait perdue à ce moment-là, l'auteur désirait la retrouver. C'est ainsi qu'elle désigna la « niche creusée sous le bureau » comme abri secondaire, qu'elle garda toute son enfance « Ainsi se passa toute mon enfance. Je regardais, je palpais, j'apprenais le monde, à l'abri. » l19.

Conclusion : Dans cet extrait, nous avons vu que dans le premier paragraphe, Simone de Beauvoir nous décrit son contexte familial, pendant son enfance, durant lequel elle fut constamment à la recherche de protection et de refuge. Sa manière de mettre en place un contexte général rappelle celle de Marguerite Yourcenar, dans Souvenirs Pieux. Son enfance rappelle aussi, mais de très loin, celle de Jules Vallès, dans L'Enfant. L'auteur n'a pas autant souffert physiquement et moralement que lui, mais ne semble pas avoir vécu totalement heureuse, dans son abri.