Charles Juliet : Lambeaux : Le projet d'écriture
- Vous allez pouvoir accéder au commentaire composé du passage du "Projet d'écriture" tiré de "Lambeaux" de "Charles Juliet".
- Ce fichier contient un commentaire détaillé avec DEUX parties principales, une introduction et une conclusion.
- PASSAGE : Voir passage ci-dessous.
Texte :
Un jour, il te viendra le désir d’entreprendre un récit où tu parleras de tes deux mères
L’esseulée et la vaillante
L’étouffée et la valeureuse
La jetée-dans-lafosse et la toute-donnée.
Leurs destins ne se sont jamais croisés, mais l’une par le vide créé, l’autre par son inlassable présence, elles n’ont cessé de t’entourer, te protéger, te tenir dans l’ordre de leur douce lumière.
Dire ce que tu leur dois. Entretenir leur mémoire. Leur exprimer ton amour. Montrer tout ce qui d’elles est passé à toi.
Puis relater ton parcours, cette aventure de la quête de soi dans laquelle tu as été contraint de t’engager. Tenter d’élucider d’où t’est venu ce besoin d’écrire. Narrer les rencontres, faits et événements qui t’ont marqué en profondeur et ont plus tard alimenté tes écrits.
Ce récit aura pour titre Lambeaux. Mais après en avoir rédigé une vingtaine de pages, tu dois l’abandonner. Il remue en toi trop de choses pour que tu puisses le poursuivre. Si tu parviens un jour à le mener à terme, il sera la preuve que tu as réussi à t’affranchir de ton histoire, à gagner ton autonomie.
Ni l’une ni l’autre de tes deux mères n’a eu accès à la parole. Du moins à cette parole qui permet de se dire, se délivrer, se faire exister dans les mots. Parce que ces mêmes mots se refusaient à toi et que tu ne savais pas t’exprimer, tu as dû longuement lutter pour conquérir le langage. Et si tu as mené ce combat avec une telle obstination, il te plaît de penser que ce fut autant pour elles que pour toi.
Tu songes de temps à autre à Lambeaux. Tu as la vague idée qu’en l’écrivant, tu les tireras de la tombe. Leur donneras la parole. Formuleras ce qu’elles ont toujours tu.
Lorsqu’elles se lèvent en toi, que tu leur parles, tu vois s’avancer à leur suite la cohorte des bâillonnés, des mutiques, des exilés des mots
Ceux et celles qui ne se sont jamais remis de leur enfance
Ceux et celles qui s’acharnent à se punir de n’avoir jamais été aimés
Ceux et celles qui crèvent de se mépriser et de se haïr
Ceux et celles qui n’ont jamais pu parler parce qu’ils n’ont jamais été écoutés
Ceux et celles qui ont été gravement humiliés et portent au flanc une plaie ouverte
Ceux et celles qui étouffent de ces mots rentrés pourrissant dans leur gorge
Ceux et celles qui n’ont jamais pu surmonter une fondamentale détresse
Charles Juliet, Lambeaux
Un jour, il te viendra le désir d’entreprendre un récit où tu parleras de tes deux mères
L’esseulée et la vaillante
L’étouffée et la valeureuse
La jetée-dans-lafosse et la toute-donnée.
Leurs destins ne se sont jamais croisés, mais l’une par le vide créé, l’autre par son inlassable présence, elles n’ont cessé de t’entourer, te protéger, te tenir dans l’ordre de leur douce lumière.
Dire ce que tu leur dois. Entretenir leur mémoire. Leur exprimer ton amour. Montrer tout ce qui d’elles est passé à toi.
Puis relater ton parcours, cette aventure de la quête de soi dans laquelle tu as été contraint de t’engager. Tenter d’élucider d’où t’est venu ce besoin d’écrire. Narrer les rencontres, faits et événements qui t’ont marqué en profondeur et ont plus tard alimenté tes écrits.
Ce récit aura pour titre Lambeaux. Mais après en avoir rédigé une vingtaine de pages, tu dois l’abandonner. Il remue en toi trop de choses pour que tu puisses le poursuivre. Si tu parviens un jour à le mener à terme, il sera la preuve que tu as réussi à t’affranchir de ton histoire, à gagner ton autonomie.
Ni l’une ni l’autre de tes deux mères n’a eu accès à la parole. Du moins à cette parole qui permet de se dire, se délivrer, se faire exister dans les mots. Parce que ces mêmes mots se refusaient à toi et que tu ne savais pas t’exprimer, tu as dû longuement lutter pour conquérir le langage. Et si tu as mené ce combat avec une telle obstination, il te plaît de penser que ce fut autant pour elles que pour toi.
Tu songes de temps à autre à Lambeaux. Tu as la vague idée qu’en l’écrivant, tu les tireras de la tombe. Leur donneras la parole. Formuleras ce qu’elles ont toujours tu.
Lorsqu’elles se lèvent en toi, que tu leur parles, tu vois s’avancer à leur suite la cohorte des bâillonnés, des mutiques, des exilés des mots
Ceux et celles qui ne se sont jamais remis de leur enfance
Ceux et celles qui s’acharnent à se punir de n’avoir jamais été aimés
Ceux et celles qui crèvent de se mépriser et de se haïr
Ceux et celles qui n’ont jamais pu parler parce qu’ils n’ont jamais été écoutés
Ceux et celles qui ont été gravement humiliés et portent au flanc une plaie ouverte
Ceux et celles qui étouffent de ces mots rentrés pourrissant dans leur gorge
Ceux et celles qui n’ont jamais pu surmonter une fondamentale détresse
Charles Juliet, Lambeaux
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