Aldous Huxley

Huxley, Le Meilleur des Mondes, Le conditionnement des Individus

Texte étudié

L’un des étudiants leva la main ; et, bien qu’il comprît fort bien pourquoi l’on ne pouvait pas tolérer que des gens de caste inférieure gaspillassent le temps de la communauté avec des livres, et qu’il y avait toujours le danger qu’ils lussent quelque chose qui fît indésirablement « déconditionner » un de leurs réflexes, cependant… en somme, il ne concevait pas ce qui avait trait aux fleurs. Pourquoi se donner la peine de rendre psychologiquement impossible aux Deltas l’amour des fleurs ?
Patiemment, le D.I.C. donna des explications. Si l’on faisait en sorte que les enfants se missent à hurler à la vue d’une rose, c’était pour des raisons de haute politique économique. Il n’y a pas si longtemps (voilà un siècle environ), on avait conditionné les Gammas, les Deltas, voire les Epsilons, à aimer les fleurs – les fleurs en particulier et la nature sauvage en général. Le but visé, c’était de faire naître en eux le désir d’aller à la campagne chaque fois que l’occasion s’en présentait, et de les obliger ainsi à consommer du transport.
– Et ne consommaient-ils pas de transport ? demanda l’étudiant.
– Si, et même en assez grande quantité, répondit le D.I.C., mais rien de plus. Les primevères et les paysages, fit-il observer, ont un défaut grave : ils sont gratuits. L’amour de la nature ne fournit de travail à nulle usine. On décida d’abolir l’amour de la nature, du moins parmi les basses classes, d’abolir l’amour de la nature, mais non point la tendance à consommer du transport. Car il était essentiel, bien entendu, qu’on continuât à aller à la campagne, même si l’on avait cela en horreur. Le problème consistait à trouver à la consommation du transport une raison économiquement mieux fondée qu’une simple affection pour les primevères et les paysages. Elle fut dûment découverte. – Nous conditionnons les masses à détester la campagne, dit le Directeur pour conclure, mais simultanément nous les conditionnons à raffoler de tous les sports en plein air. En même temps, nous faisons le nécessaire pour que tous les sports de plein air entraînent l’emploi d’appareils compliqués. De sorte qu’on consomme des articles manufacturés, aussi bien que du transport. D’où ces secousses électriques.

Huxley, Le Meilleur des mondes

Introduction

Publiée en 1932, c’est l’œuvre la plus connue de Aldous Huxley.
Il s’agit d’un récit prémonitoire qui anticipe sur le développement de la science et l’évolution des sociétés contemporaines.
Huxley décrit une société entièrement soumise au pouvoir de la science, plus particulièrement la biologie, qui a pour but d’éliminer le hasard (les incertitudes et les caprices de la nature) et de mettre en place une organisation rationnelle et efficace d’un point de vue économique. Les individus sont sélectionnés et conditionnés dès avant leur naissance.
Ici le directeur expose à un groupe d’étudiants les diverses manipulations génétiques auxquelles il se livre au nom de l’ordre social. Les embryons sont sélectionnés et répartis en cinq groupes hiérarchisés depuis les alphas destinés à diriger la société, jusqu’aux epsilons voués aux travaux manuels. Les bébés deltas ont été soumis à une expérience destinée à créer chez eux une répulsion à l’égard des livres et des fleurs.

I. Le conditionnement

Les individus sont conditionnés. On remarque le champ lexical utilisé : « déconditionner », « conditionnés » ou encore les termes « faire en sorte » et « faire naître le désir de ».
Huxley détaille les moyens de ce conditionnement qui sont techniques et médicaux.
Ce conditionnement a plusieurs effets, il n’y a plus aucune spontanéité, les hommes agissent seulement par réflexe.
Il y a une absence totale de liberté mais les hommes n’en sont pas conscients puisqu’ils sont « conditionnés ».
Le but de ce conditionnement est avant tout la rentabilité économique, le souci de pousser à la consommation. Les activités doivent être payantes.
Tout cela s’intègre dans une logique d’ensemble d’où les améliorations que le directeur signale.
Rien n’est donc laissé au hasard.
L’enchaînement est parfait (voir la structure : « nous… mais nous… en même temps… pour que… de sorte que… d’où…).

II. Le rôle de la science

Le conditionnement n’est possible que grâce aux progrès de la science dans deux domaines : la technique et l’économie. Donc ceux qui maîtrisent ces savoirs sont les décideurs, et les autres sont les conditionnés : c’est le règne de la technocratie (pouvoir par la technique).

1. Les décideurs

Ils s’appuient sur leur savoir et ils ont une vision globale qui leur permet de savoir ce qui est bon, selon leurs critères bien sûr, pour la société toute entière, et donc de modifier certains points si nécessaire.
Au XIXe siècle déjà certains courants comme le positivisme se sont faits les défenseurs d’une politique fondée sur la science et la technique, d’un gouvernement de spécialistes.
Ici le Directeur appelé froidement le DIC est un décideur, il fait partie de leur groupe (« nous »). Il est patient, calme (il n’y a aucune ponctuation émotive, ses phrases sont claires, avec des structures grammaticales nettes), il est sûr de lui et d’ailleurs il est très convaincant (il n’y a qu’à voir la réaction de l’étudiant à la fin). Il n’y a aucune place dans son discours pour la remise en question de ce qu’il explique, aucune ironie !
Les étudiants présents sont de futurs décideurs ; ils adhèrent totalement aux propos du DIC.

2. Les masses

Ce sont les « gens de caste inférieure », « les basses classes », « les masses », ou même seulement « on », pronom indéfini très révélateur.
Eux, bien entendu, ne possèdent pas la science, donc par conséquent ils subissent et ils obéissent. Ils n’ont pas d’autre choix.

III. L’efficacité

C’est ce que vise avant tout le monde décrit par Huxley.
Les deltas ont horreur des livres dont ils ne liront pas, donc ils ne réfléchiront pas, donc ils ne se révolteront pas.
Les deltas ont horreur des fleurs dont ils ne passeront pas leur temps à admirer les fleurs et la nature, ce qui est gratuit ; et à la place de cette perte de temps, ils auront des loisirs payants.
Les deltas aiment les sports de plein air avec des appareils compliqués, donc ils dépenseront pour utiliser les transports pour pouvoir aller à la campagne, et ils dépenseront encore pour acheter des appareil compliqués.
On constate que le système est pensé de telle sorte qu’il n’y ait aucun gaspillage.
C’est un système rationalisé où l’on gère les comportements humains.
On produit artificiellement grâce à la biologie et à la génétique, des individus conformes aux exigences du système. Et on le fait froidement sans état d’âme.

Conclusion

Il est facile d’établir des analogies avec la société actuelle, à savoir une efficacité optimale en matière économique, une incitation à la consommation, une évolution de la génétique qui permet d’intervenir médicalement sur sa propre nature et d’en modifier les composantes.
Cependant il y a bien évidemment des différences majeures : nous refusons de lier l’économie et la génétique au nom de la liberté des individus.
Pourtant notre société aussi pratique le conditionnement mais par d’autres techniques, comme la publicité par exemple.
Ainsi notre liberté de choix est censée être préservée mais il faut faire attention aux messages subliminaux.
On pratique la sélection biologique pour les animaux et le végétaux mais les manipulations sur les êtres humains sont interdites (lois de bioéthique).
Attention cependant, il faut aussi penser aux idées du régime nazi avec l’élimination des « races inférieures » et les expériences sur les détenus. Des dérives sont toujours possibles même de nos jours.

Du même auteur Huxley, Le Meilleur des mondes, Résumé

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