Primo Lévi : Si c'est un homme : Les règles du camp

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Extrait du commentaire :

Si c'est un homme a été écrit par Primo Lévi en 1947. Cet auteur juif italien et résistant a vécu l'enfer des camps de concentration pendant la seconde guerre mondiale. A sa sortie, en tant que rare survivant du camp d'Auschwitz, il a ressenti le besoin de faire part au monde de cette terrible période de sa vie. Ce témoignage s'inscrit donc dans notre objet d'étude, l'autobiographie. En effet Primo Lévi nous transcrit chaque détail et nous précise bien que son intention est de rester sobre et le plus objectif possible. On constatera tout de même...

Texte étudié :

Nous connaissons déjà en grande partie le règlement du camp, qui est incroyablement compliqué ; les interdictions sont innombrables interdiction de s'approcher à plus de deux mètres des barbelés ; de dormir avec sa veste, ou sans caleçons, ou le calot sur la tête ; d'entrer dans les lavabos ou les latrines "nur fur Kapos" ou "nur fur Reichsdeutsche" ; de ne pas aller à la douche les jours prescrits, et d'y aller les jours qui ne le sont pas ; de sortir de la baraque la veste déboutonnée ou le col relevé ; de mettre du papier ou de la paille sous ses habits pour se défendre du froid de se laver autrement que torse nu.

Les rites à accomplir sont infinis et insensés : tous les matins, il faut faire son "lit" de manière qu'il soit parfaitement lisse et plat ; il faut astiquer ses sabots boueux et répugnants avec de la graisse de machine réservée à cet usage, racler les taches de boue de ses habits (les taches de peinture, de gras et de rouille sont admises) ; le soir, il faut passer au contrôle des poux et au contrôle du lavage de pieds ; le samedi, il faut se faire raser la barbe et les cheveux, raccommoder ou faire raccommoder ses hardes ; le dimanche; c'est le contrôle général de la gale et le contrôle des boutons de veste, qui doivent correspondre au nombre réglementaire : cinq.

Sans compter les innombrables circonstances, insignifiantes en elles-mêmes, qui deviennent ici de véritables problèmes. Quand les ongles poussent, il faut les couper, et nous ne pouvons le faire qu'avec les dents (pour les ongles des pieds, le frottement des souliers suffit) ; si on perd un bouton, il faut savoir le faire tenir avec un fil de fer ; si on va aux latrines ou aux lavabos, il faut emporter avec soi tout son attirail sans le lâcher un seul instant, quitte à tenir ses habits roulés en boule et serrés entre les genoux pendant qu'on se lave la figure : sinon, ils disparaissent à la minute. Si un soulier fait mal, il faut se présenter le soir à la cérémonie de l'échange des chaussures ; c'est le moment ou jamais de montrer son adresse : au milieu d'une effroyable cohue, il faut savoir repérer au premier coup d'oeil non pas la bonne paire, mais le bon soulier, car une fois le choix fait, il n'est plus possible d'en changer.

Et que l'on n'aille pas croire que dans la vie du Lager, les souliers constituent un facteur négligeable. La mort commence par les souliers : ils se sont révélés être pour la plupart d'entre nous de véritables instruments de torture qui provoquaient au bout de quelques heures de marche des plaies douloureuses destinées à s'infecter. Celui qui a mal aux pieds est obligé de marcher comme s'il traînait un boulet (d'où l'allure bizarre de l'armée de larves qui rentre chaque soir au pas militaire) ; il arrive bon dernier partout, et partout reçoit des coups ; il ne peut pas courir si on le poursuit ; ses pieds enflent, et plus ils enflent, plus le frottement contre le bois et la toile du soulier devient insupportable. Alors il ne lui reste plus que l'hôpital : mais il est extrêmement dangereux d'entrer à l'hôpital avec le diagnostic de "dicke Fusse" (pieds enflés), car personne n'ignore, et les 55 moins que quiconque, que c'est un mal dont on ne guérit pas.

Primo Lévi, Si c'est un homme
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