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VERHAEREN : LES CAMPAGNES HALLUCINEES : LA VILLE (COMMENTAIRE COMPOSE)

Introduction :

Verhaeren est un poète belge dont le propos dans ce recueil est de montrer que le monde moderne peut être un sujet poétique. Dans ce recueil, il montre à la fois une nostalgie de la campagne du passé et une critique de la misère des villes. Le premier poème des Campagnes hallucinées annonce beaucoup de thématiques des Villes tentaculaires.

Poème étudié :

La ville
Tous les chemins vont vers la ville.

Du fond des brumes,
Avec tous ses étages en voyage
Jusques au ciel, vers de plus hauts étages,
Comme d'un rêve, elle s'exhume.

Là-bas,
Ce sont des ponts musclés de fer,
Lancés, par bonds, à travers l'air ;
Ce sont des blocs et des colonnes
Que décorent Sphinx et Gorgones ;
Ce sont des tours sur des faubourgs ;
Ce sont des millions de toits
Dressant au ciel leurs angles droits :
C'est la ville tentaculaire,
Debout,
Au bout des plaines et des domaines.

Des clartés rouges
Qui bougent
Sur des poteaux et des grands mâts,
Même à midi, brûlent encor
Comme des oeufs de pourpre et d'or ;
Le haut soleil ne se voit pas :
Bouche de lumière, fermée
Par le charbon et la fumée.

Un fleuve de naphte et de poix
Bat les môles de pierre et les pontons de bois ;
Les sifflets crus des navires qui passent
Hurlent de peur dans le brouillard ;
Un fanal vert est leur regard
Vers l'océan et les espaces.

Des quais sonnent aux chocs de lourds fourgons ;
Des tombereaux grincent comme des gonds ;
Des balances de fer font choir des cubes d'ombre
Et les glissent soudain en des sous-sols de feu ;
Des ponts s'ouvrant par le milieu,
Entre les mâts touffus dressent des gibets sombres
Et des lettres de cuivre inscrivent l'univers,
Immensément, par à travers
Les toits, les corniches et les murailles,
Face à face, comme en bataille.

Et tout là-bas, passent chevaux et roues,
Filent les trains, vole l'effort,
Jusqu'aux gares, dressant, telles des proues
Immobiles, de mille en mille, un fronton d'or.
Des rails ramifiés y descendent sous terre
Comme en des puits et des cratères
Pour reparaître au loin en réseaux clairs d'éclairs
Dans le vacarme et la poussière.
C'est la ville tentaculaire.

Emile Verhaeren, Les Campagnes hallucinées

Analyse :

I) L'organisation de la description de la ville

La ville, un espace dominé par des forces verticales, l'immensité et l'aspect chaotique

On trouve tout d'abord beaucoup de symboles de la verticalité : le poème comporte beaucoup de termes d'architecture qui évoquent la verticalité. Au vers 4 « les grands escaliers », au vers 3 « les étages », au vers 10 « les colonnes », au vers 10 « les tours », au vers 13 « les toits et les pignons », au vers 40 « toits et corniches », « les murailles ». C'est accentué par un certain nombre d'adverbes, notamment « debout » : il y a le sens du mot + le fait que le mot constitue à lui seul tout le vers. C'est mis aussi en valeur par le fait qu'il s'oppose au vers 17, qui comporte une idée d'horizontalité : « les plaines ». On trouve également au vers 42 « par au-dessus » (une locution adverbiale). C'est également mis en valeur par beaucoup de verbes : vers 37 « dressent », vers 44 « dressant », vers 6 « elle s'exhume » => elle sort et elle remonte. La verticalité est également mise en valeur par des hyperboles : vers 5 « jusqu'au ciel, vers de plus hauts étages ». En fait, on observe qu'il y a comme trois espaces qui sont superposés : - un espace aérien (par le transport) au vers 42, - un espace au sol, aux vers 48 et 49 et – un espace souterrain avec « sous-sols » vers 35, « sous terre » vers 46 et vers 47 « tunnels ». Ces superpositions accentuent la verticalité : on part de sous terre jusqu'au ciel.

Il y a également des symboles de l'immensité : c'est l'impression dans ce poème d'un espace infini sans point de repère. En effet, on trouve au vers 2 « du fond des brumes », vers 3 « là-bas » répété au vers 7 (idée d'éloignement), vers 17 « au bout de » vers 45 « de mille en mille », vers 12 « faubourgs » => à la périphérie de la ville, cela l'agrandit.

Il y a aussi un aspect chaotique, hétéroclite : l'ensemble peut paraître anarchique, beaucoup de choses s'accumulent dans cette ville. Il y a une énumération désordonnée : aux vers 8, 9, 10, 11, 12, 13, on trouve « ponts », « tours », « toits », « pignons », « blocs », « colonnes »,... Le poète volontairement ne met aucune transition ou mot de liaison : cela accentue l'idée que tout cela est un peu enchevêtré. Aux vers 42-43, il y a « cabs »,... C'est une énumération renforcée par une anaphore : « ce sont » aux vers 8, 10, 12, 13, et aussi par un élément grammatical : la valeur du pluriel. En effet, il y a une quantité impressionnante de pluriels dans tout le poème. La présence de l'indéfini « tous » au vers 3 : « tous ces étages » qui renforce la notion d'entassement. Cette présentation de la ville ressemble à une peinture abstraite, cubiste : mélange des plans, accumulations d'éléments d'architecture divers.

II) Un espace urbain, fantastique et inquiétant

A. Une ville obscure

Il y a de nombreux éléments qui bouchent le regard : vers 2 « brumes », vers 23-24-25 « le soleil clair [...] charbon et fumées », au vers 23 il y a la négation « ne se voit pas », vers 24 « fermé pas » => l'idée c'est une entrave à la vision accentuée par le vers 25 « charbons et fumées ». Au vers 29, on trouve le mot « brouillard ». De plus, l'océan et les espaces du vers 31 sont invisibles puisqu'on a besoin d'un fanal vert pour pouvoir se repérer. A cela, s'ajoute l'obscurité ambiante liée aux couleurs évoquées : vers 25 « charbon », vers 26 « naphte » et « poix » (évocation de la couleur noire), vers 36 « sombre ». Tous ces éléments donnent l'impression d'une ville isolée, perdue dans une obscurité ambiante.

B. Un espace monstrueux

Au vers 11, on annonce la thématique avec « des faces de gorgonnes » => référence mythologique qui renvoie à des personnages monstrueux. Dans notre texte, le monstre ressemble à une ville pieuvre, cf. vers 15 «  la ville tentaculaire », et vers 50 avec l'image inquiétante des tentacules avec certaines formules : vers 8 « ponts », qui sont « jetés par bonds » au vers 9. Ceci est accentué par le rejet « jetés ». Il y a aussi « par au-dessus passent les cabs [...] proues » du vers 42 à 44. De même, vers 46, on trouve « les rails qui rampent sous terre ». Il y a une idée de mouvement, avec les rails et les ponts, ce qui fait penser aux tentacules. Ce monstre a un regard puisqu'au vers 30 on trouve le mot « regard », une bouche avec vers 33, 35 « cubes d'ombre », les ponts s'ouvrent par le milieu : « comme une bouche qui s'ouvrirait et engloutissait.

C. Les personnages

Au vers 37, il y a le mot « gibet », qui symbolise la mort mais au départ c'est un mât de bateau. Au vers 6 il y a « elle s'exhume » = elle se lève, se dresse mais de sous terre, c'est donc une image de la mort. S'ajoutent à cela les couleurs de l'Enfer : le noir, le gris avec « brumes », « charbon », « fumées », « naphtes », « cubes d'ombre « , et le rouge avec « sous-sols de feu » vers 35, vers 38 « lettres de cuivre », « or » vers 22 et vers 45 la couleur des flammes + « éclairs » vers 48. S'associent à cela certains bruits effrayants : vers 28-29 « sifflets crus qui hurlent la peur », vers 33 « les tombereaux grincent » => inquiétant, maison hantée. « tombereaux » a la même sonorité que « tombeau ».

D. Un espace impersonnel, déshumanisé

C'est une ville qui semble se présenter sans habitant. On devine une population mais jamais clairement exprimée : vers 1 « tous les chemins vont vers la ville » => exode rural avec vers 15 « la ville tentaculaire ». Cela suggère des déplacements massifs, mais ils ne sont pas du tout décrits => métonymie. On évoque les faubourgs, vers 12 et vers 43 « vole l'effort » : on évoque les humains à travers l'énergie. Donc pas de chaleur humaine, car « effort » est un caractère humain.

Ouverture pour la conclusion :

Les vers 15 et 50 ont donné le titre du recueil suivant.