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SAINT AUGUSTIN : LES CONFESSIONS : CERTES VOTRE LOI, SEIGNEUR... (ANALYSE)

Introduction :

Une confession au sens propre du terme : St Augustin se confesse auprès de Dieu, il s'accuse d'un péché et s'en repend. Il ouvre son âme à Dieu et fait preuve d'une grande humilité. Il ne renie rien, avoue tout dans les détails les plus intimes (« Ô laideur de l'âme ») de son être. Il reconnaît ses torts et ne cherche pas à enfouir cette part honteuse de son passé : au contraire, il l'exhume par le récit autobiographique, la fait revivre, et en tire les leçons.

Texte étudié :

Certes votre loi, Seigneur, condamne le larcin, une loi gravée dans le coeur des hommes, et que leur iniquité même n'abolit pas. Quel voleur accepte qu'on le vole ? Le riche n'admet pas l'excuse de l'indigence. Eh bien ! moi, j'ai voulu voler, et j'ai volé sans que la misère m'y poussât, rien que par insuffisance et mépris du sentiment de justice, par excès d'iniquité. Car j'ai volé ce que je possédais en abondance et de meilleure sorte. Ce n'est pas de l'objet convoité par mon vol que je voulais jouir, mais du vol même et du péché.

Il y avait dans le voisinage de notre vigne un poirier chargé de fruits qui n'avaient rien de tentant, ni la beauté ni la saveur. En pleine nuit (selon notre exécrable habitude nous avions prolongé jusque-là nos jeux sur les places), nous nous en allâmes, une bande de mauvais garçons, secouer cet arbre et en emporter les fruits. Nous en fîmes un énorme butin, non pour nous en régaler, mais pour le jeter aux porcs. Sans doute nous en mangeâmes un peu, mais notre seul plaisir fut d'avoir commis un acte défendu.

Voilà mon coeur, ô Dieu, voilà mon coeur dont vous avez eu pitié au fond de l'abîme. Qu'il vous dise maintenant, ce cœur que voilà, ce qu'il cherchait dans cet abîme, pour faire le mal sans raison, sans autre raison de le faire que sa malice même. Malice honteuse, et je l'ai aimée ; j'ai aimé ma propre perte ; j'ai aimé ma chute ; non l'objet qui me faisait choir, mais ma chute même, je l'ai aimée. O laideur de l'âme qui abandonnait votre soutien pour sa ruine, et ne convoitait dans l'infamie que l'infamie elle-même.

Analyse :

- Une relation à Dieu très forte : St Augustin le vouvoie, et déclare sa complète adhésion à la religion chrétienne, dont il laisse les lois régirent sa vie : « une loi gravée dans le coeur des hommes » ses lois sont immuables et suprêmes, elles ne peuvent être abolies par le comportement des hommes. Nul ne peut s'y soustraire. Il ne dissocie pas les humains de Dieu, leur créateur. Il ouvre son âme à Dieu mais surtout à ses lecteurs, car il part du principe que Dieu sait tout et lit en chacun de nous.

- St Augustin se montre extrêmement sévère envers ses péchés, sans aucune indulgence, et refuse de se trouver des circonstances atténuantes, au contraire, il détaille les raisons de son larcin, et dresse un tableau très noir de son âme. Il a une grande distance envers lui-même et se condamne avec la plus grande sévérité : il énumère toutes les circonstances aggravantes et les motifs les plus vils de son acte : « j'ai volé sans que la misère m'y poussa, rien que par insuffisance et mépris du sentiment de justice, par excès d'iniquité... ». Il s'accuse d'avoir péché par amour du péché, et non pour l'objectif matériel du vol (l.3 à 7, l.16 à 21). Puis il décrit la scène, et en rajoute encore sur sa culpabilité en dépréciant l'objet volé : « chargé de fruits qui n'avaient rien de tentant, ni la beauté ni la saveur ». Il insiste ainsi sur le motif purement immoral qui l'a poussé à voler, en toute conscience, et non pas sur le coup d'une pulsion liée à une tentation irrésistible. Il précise même l'heure du vol, « en pleine nuit », comme une autre circonstance aggravante : « selon notre exécrable habitude nous avions prolongé jusque là nos jeux sur les places ». Il se décrit comme appartenant à une « bande de mauvais garçons », mais ne se cache pas dans le collectif. Il amplifie et assume toutes ses responsabilités individuelles.

- La rhétorique au service de sa propre accusation : énumération, jeux d'opposition (l.5-6 : « j'ai volé ce que je possédais en abondance et de meilleure sorte », l.12 : « non pour...mais pour »), usage d'adjectifs très mélioratifs (insuffisance, mépris du sentiment de justice, excès d'iniquité, péché, rien de tentant, exécrable, mauvais garçons, le jeter aux porcs, abîme, le mal, honteuse, perte, chute, laideur de l'âme).

- Une visée argumentative : St Augustin dresse un portrait abominable de lui à cette époque pour accentuer le contraste avec son comportement religieux actuel. En exagérant l'ampleur de son péché, il glorifie d'autant plus la mansuétude de Dieu qui lui a accordé son pardon malgré le caractère à priori impardonnable de son acte. Son auto-accusation sert donc à souligner la grandeur de Dieu, mais aussi la dévotion et la gratitude que St Augustin lui manifeste.

Conclusion :

St Augustin se libère ici du poids de la culpabilité par une confession d'une grande sincérité et sévérité. Il fait du même coup une profession de foi en exprimant sa profonde foi chrétienne et en louant la mansuétude divine.