Madame de Sévigné

Sévigné, Lettres, Lettre du 1er Décembre 1664

Texte étudié

A Pomponne

« Il faut que je vous conte une petite historiette, qui est très vraie et qui vous divertira. Le Roi se mêle depuis peu de faire des vers ; MM. De Saint-Aignan et Dangeau lui apprennent comme il s’y faut prendre. Il fit l’autre jour un petit madrigal, que lui-même ne trouva pas trop joli. Un matin, il dit au maréchal de Gramont : Monsieur le maréchal, je vous prie, lisez ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent. Parce qu’on sait que depuis peu j’aime les vers, on m’en apporte de toutes les façons. » Le maréchal, après avoir lu, dit au Roi : « Sire, Votre Majesté juge divinement bien de toutes choses ; il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j’aie jamais lu. » Le Roi se mit à rire, et lui dit : « N’est-il pas vrai que celui qui l’a fait est bien fat ? – Sire, il n’y a pas moyen de lui donner un autre nom. – Oh bien ! dit le Roi, je suis ravi que vous m’en ayez parlé si bonnement ; c’est moi qui l’ai fait. – Ah ! Sire, quelle trahison ! Que votre majesté me le rende ; je l’ai lu brusquement. – Non, Monsieur le maréchal ; les premiers sentiments sont toujours les plus naturels. » Le Roi a fort ri de cette folie, et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose que l’on puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours à faire des réflexions, je voudrais que le Roi en fît là-dessus, et qu’il jugeât par là combien il est loin de connaître jamais la vérité.

A Paris, lundi 1er décembre (1664)

Introduction

« Les Lettres » de Madame de Sévigné (1626-1696) sont publiées pour la première fois de façon posthume en 1726. C’est en 1671 que se produisit l’événement qui devait, d’une certaine façon, décider de la carrière littéraire de l’épistolière : sa fille aînée Françoise-Marguerite, qu’elle chérissait par dessus tout, épouse le comte de Grignan, chef d’une vieille famille provençale, et part le rejoindre dans le Midi. Cette séparation fut pour Mme de Sévigné un véritable déchirement, mais fut l’occasion d’une correspondance célèbre entre la mère et la fille, ininterrompue de 1671 à 1696. Ce recueil réunit également des lettres adressées à d’autres destinataires. Les quelques 764 lettres qui composent cette œuvre représentent un témoignage savoureux des mœurs de son époque. Observatrice perspicace, véritable chroniqueuse de la vie de cour, Mme de Sévigné relate les événements marquants qui ont eu lieu à Paris.

L’épistolière met en scène, dans la lettre proposée à l’étude, une anecdote illustrant l’état d’esprit qui règne dans l’entourage de Louis XIV. Elle est présentée sous la forme d’un récit et d’un dialogue, pour raconter une petite scène de vie de cour qui s’apparente au théâtre par la mise en situation, la rapidité de la scène et la tonalité comique qui la traverse. L’intérêt majeur de cette lettre réside dans la mise en scène du roi qui met à l’épreuve la sincérité d’un courtisan.

On peut donc se demander comment à partir des caractéristiques du genre épistolaire, le récit conduit à une réflexion sur l’hypocrisie.

Notre lecture de cette lettre analysera dans un premier mouvement le passage de la lettre au récit. Dans un second mouvement nous nous attacherons à expliquer que la scène décrite est une véritable scène de comédie et enfin, nous montrerons la portée satirique et moralisatrice.

I. De la lettre au récit

On peut parler de genre épistolaire de type narratif parce que l’on a un récit adressé à un interlocuteur bien précis.

A. Les indices épistolaires

Cet extrait fournit les indices d’une écriture épistolaire. Les indications concernant le destinataire (« A Pomponne »), le lieu d’où la lettre est écrite (« A Paris ») et la date précise de sa rédaction (« lundi 1er décembre 1664 ») sont données par Mme de Sévigné. On notera également que la présence du destinataire apparaît sous la forme du pronom personnel « vous » l.1 (deux fois) et que la présence de l’épistolière se manifeste sous les formes du pronom personnel « je » l.1, 1.2, et la forme tonique de la personne 1 « moi » l.12. La nature des pronoms personnels permet de comprendre le rôle joué par les deux personnes concernées : le destinataire de Mme de Sévigné, Pomponne, devient ainsi l’interlocuteur d’un faux dialogue.

Mme de Sévigné rédige cette lettre dans sa majorité au temps du présent de l’indicatif ayant ici la valeur d’un présent d’actualité qui est celui de l’écriture. Par exemple : « je vous conte » l.1, « Le Roi se mêle » l.1, « tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose » l.11.

Tous ces indices sont les signes évidents qui prouvent que nous sommes bien en présence d’une lettre. Elle répond en effet aux différentes caractéristiques du genre épistolaire. Toutefois, cette lettre est aussi un récit narratif relatant un événement qui s’est réellement déroulé à la cour.

B. Un récit

L’orientation narrative de cette lettre est annoncée dès la première ligne. Le verbe « conter » et le substantif « historiette » suggèrent ce choix. Cette orientation est confirmée par une structure caractéristique du récit qui va d’une situation initiale évoluant dans le temps « l’autre jour » l.3, « un matin » l.3, « après avoir lu » l.5, jusqu’à une situation finale à la ligne 11 marquée par la fin du dialogue. L’évolution est aussi soulignée par le passage du passé simple au présent « Il fit l’autre jour » l.2 / « Un matin il dit » l.3, et par les personnages en action.

L’objectif de ce récit est de présenter une anecdote de la vie de cour et en particulier une rencontre, un échange verbal entre le Roi et le maréchal de Gramont face à d’autres présences. Cette scène n’est pas intime, privée. Elle ne se passe pas à huis-clos mais devant d’autres personnes, au sein d’une communauté: « MM. De Saint-Aignan et Dangeau » l.2 qui lui apprennent à faire des vers sont sans doute présents à cette scène, « tout le monde » l.11.

Le groupe nominal « une petite historiette » annonçait comme on l’a dit l’orientation narrative de la lettre, mais il suggère également un second objectif qui est de faire rire, de « divertir » l.1. Mme de Sévigné va raconter ce petit incident de cour à son ami à la manière d’une scène de théâtre et plus précisément comme une scène de comédie.

II. Une scène de comédie

Le récit qui alterne dialogue et récit crée et met en place une situation théâtrale.

A. Une structure théâtrale

La première phrase assure une fonction d’introduction visant à captiver le destinataire de la lettre. Elle joue la fonction de captatio benevolentiae. Les phrases suivantes ( « Le Roi se mêle (…) il dit au maréchal de Gramont » l.2-3) mettent en place des éléments, les personnages et les circonstances, avec des sous-entendus (idée que le Roi a un nouveau passe-temps et des professeurs pour lui enseigner la manière de composer des vers) qui fonctionnent comme des apartés au théâtre. Comme au théâtre le spectateur, le destinataire de la lettre en sait plus que la victime, le maréchal de Gramont. De la ligne 4 à la ligne 11 (« Monsieur le maréchal (…) les plus naturels ») nous entrons dans la scène de comédie proprement dite avec essentiellement un dialogue où le Roi demande une critique mais en donnant déjà un avis négatif qui oriente le jugement du maréchal : « un si impertinent » l.4. La réponse va donc dans le même sens que celui du Roi avec une accumulation de superlatifs péjoratifs « voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j’aie jamais lu » l.6-7. Le Roi insiste « n’est-il pas vrai… » l.7 puis nous assistons à la chute qui révèle l’identité du véritable auteur du madrigal qui crée la confusion du maréchal qui du coup se retrouve piégé, trahi.

Comme dans une scène de comédie, on a pu voir s’installer une petite intrigue qui met en place un personnage en difficulté, un effet d’attente et un public, qui dans le cadre de la lettre est le lecteur, dans une situation intéressante parce qu’il est capable d’anticiper étant donné qu’il connaît le piège.

B. L’importance du dialogue

On pourrait dire que le récit fonctionne à la manière des didascalies qui est nécessaire car il révèle l’intention du Roi, sa malice (« impertinent »), sa capacité d’anticipation, d’insistance (« n’est-il pas vrai »), mais aussi son souci d’expliquer la situation (« Parce qu’on sait que depuis peu j’aime les vers et on m’en apporte de toutes les façons » l.5). Les paroles du Roi exposent les causes ce que traduit la locution conjonctive « parce que ». Ces répliques mettent au jour l’embarras du courtisan lorsque son attitude flatteuse et sa volonté de rétablir la situation sont démasquées : « Ah ! Sire, quelle trahison ! (…) je l’ai lu brusquement » l.9-10.

Le dialogue se caractérise aussi par le temps utilisé, le présent de l’indicatif, et le discours direct. On notera la présence de tirets et de guillemets. Les répliques sont brèves et ce que l’on peu appeler des didascalies sont peu nombreuses comme par exemple « Le maréchal, après avoir lu, dit au Roi » l.6-7.

La scène est restituée telle quelle comme si elle avait été prise sur le vif, devant le lecteur.

C. Une situation théâtrale

Cette scène fonctionne comme une comédie de Molière car elle met en jeu les caractères. Sa dynamique est une dynamique de mal entendu : elle va dévoiler quelque chose. La rencontre du Roi et du courtisan met en place une relation de domination et de soumission mais aussi la relation flatterie/hypocrisie. Le nombre important des adjectifs et des adverbes impliquent un jugement de valeur : « pas trop joli » l.3, « un si impertinent » l.5, « divinement » l.6, « le plus sot et le plus ridicule » l.6-7, « bien fat » l.8, « si bonnement » l.9, « les plus naturels » l.11. On remarque que les adjectifs sont précédés d’adverbes d’intensité ou de superlatifs qui révèle le jugement sur ce qui est dit.

Cette scène reflète le théâtre car elle met en place un mélange de calcul où le Roi piège sa victime et la spontanéité ambiguë du maréchal ; tout cela au service de la scène de comédie qui permet à l’épistolière de changer sa lettre en réflexion morale.

III. Une portée satirique et moralisatrice

La lettre démarre avec une petite historiette pour se clore sur une morale (l. 11-13). Tirer une morale d’une histoire c’est en tirer une leçon. Dans cette lettre il y a deux leçons : d’une part celle du Roi à son courtisan et d’autre part, celle de la narratrice à son destinataire et plus largement à nous ses lecteurs.

A. La leçon donnée par le Roi

L’objectif du Roi est de tester la sincérité d’un courtisan et sa fidélité à son premier jugement. Le Roi nous apprend qu’il ne trouve pas son madrigal fort bon « Il fit l’autre jour un petit madrigal, que lui-même ne trouva pas trop joli » l.2-3. Il est important pour le lecteur de connaître le jugement du Roi sur son poème car le dialogue a pour objectif de montrer la manière dont il oriente le jugement de son interlocuteur en le poussant vers une sincérité facile, le madrigal étant mauvais tant que son auteur n’est pas connu. On peut parler d’une omission volontaire du Roi qui met le courtisan dans une situation irréversible mais sincère même si la révélation qui tombe de façon lapidaire met le courtisan en difficulté « c’est moi qui l’ai fait » l.9. La seule réaction du Roi est le rire mais on n’en sait pas plus, on ne sait pas ce qu’il en pense vraiment.

B. Le point de vue de l’épistolière

Manifestement, Mme de Sévigné a pris du plaisir à raconter cette petite scène de la vie de cour mais elle veut également en tirer une leçon qui invite à la réflexion (l.12). La leçon porte sur l’hypocrisie, le mensonge ambiant autour du Roi qui est constamment flatté. Les courtisans sont avides d’être de l’avis du Roi quelque soit la nature ou la valeur de ce qu’on leur demande de juger. Mais la leçon peut aussi s’adresser au Roi. L’idée de corriger en divertissant est l’arrière-pensée qui motive le récit de cette scène de cour dans laquelle Mme de Sévigné souhaite montrer que le Roi qui met à l’épreuve ses courtisans devrait lui-même prendre conscience de l enseignement que la situation lui apporte. Puisqu’on va lui mentir, il n’est pas nécessaire de donner son avis à l’avance « je voudrais que le Roi en fit là-dessus, et qu’il jugeât par là combien il est loin de connaître jamais la vérité. » l.12-13.Les trois termes qui clôturent ce passage sont très durs pour le Roi car il n’y a même pas l’espoir qu’il existe des gens sincères autour de lui. Cette scène montre la solitude du pouvoir au sein de la cour.

Conclusion

Ce texte s’inscrit dans la ligne d’une réflexion morale de l’époque avec des auteurs comme La Fontaine. L’écriture épistolaire qui se prête à cette anecdote est présentée sur le vif mais est en même temps brillamment mise en scène par Mme de Sévigné. Elle transforme le lecteur en spectateur d’une scène de comédie et en instaure une certaine complicité entre elle et ceux à qui elle donne à voir cette scène tout en jugeant à la fois une situation drôle et cruelle.

C’est une scène qui reflète et rapporte les comportements mondains mais aussi humains, et qui donne à la lettre une vision satirique en même temps qu’elle apporte au lecteur moderne un témoignage historique sur la cour doublé d’une réflexion morale. C’est pourquoi le Castigat ridendo mores trouve ici tout son sens, toute son efficacité.

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