THEOPHILE DE VIAU : OEUVRES POETIQUES : LE SOLEIL EST DEVENU NOIR (COMMENTAIRE COMPOSE)


Texte étudié :

Un corbeau devant moi croasse,
Une ombre offusque mes regards ;
Deux belettes et deux renards
Traversent l'endroit où je passe ;
Les pieds faillent à mon cheval,
Mon laquais tombe du haut mal,
J'entends craqueter le tonnerre :
Un esprit se présente à moi ;
J'ois Charon qui m'appelle à soi,
Je vois le centre de la terre.

Ce ruisseau remonte en sa source ;
Un bœuf gravit sur un clocher ;
Le sang coule de ce rocher ;
Un aspic s'accouple dune ourse ;
Sur le haut d'une vieille tour
Un serpent déchire un vautour ;
Le feu brule dedans la glace ;
Le soleil est devenu noir ;
Je vois la lune qui va choir ;
Cet arbre est sorti de sa place.

Théophile de Viau, Oeuvres poétiques

Analyse :

Introduction


Nous allons présenter une poésie de Théophile de Viau intitulée « Le soleil est devenu noir », tirée des Oeuvres poétiques. L'auteur est un poète baroque contemporain de Pierre Mathieu né en 1590 et mort en 1626. Il a écrit un recueil d'œuvres poétiques et plusieurs pièces de théâtre.

« Le soleil est devenu noir » est une ode de 1621. C'est une poésie lyrique composée de deux dizains avec des vers de 8 syllabes, des octosyllabes. Les rimes sont embrassées a – b – b – a sauf pour les deux vers du milieu de chaque strophe. Ce poème appartient au mouvement baroque. Baroque vient du portugais « baroco » qui désignait à l'origine une perle de forme irrégulière. Les thèmes dominants qui se réfèrent au baroque sont le mouvement, l'instabilité et la métamorphose.

Nous étudierons cette poésie en deux parties. Dans un premier temps, nous verrons la construction et la disposition du poème pour nous laisser la totale liberté ensuite d'apprécier l'idéal de ce mouvement baroque.

I) Structure et construction du poème


1. La structure de la première strophe

La première strophe est composée d'une seule phrase en deux parties du vers 1 au vers 7, qui elle-même est composée de faits réels à connotations négatives : vers 1, 2, 3, 4, 5, etc. Cela suscite l'angoisse. Les pronoms « je », « moi » impliquent le lecteur, le poète est ici spectateur, voire témoin. Les verbes de perception renforcent cette idée, aux vers 7, 9 et 10. Cette strophe reflète l'intériorité du poète ainsi que le suggère la présence des marques de la première personne aux vers 1, 2, 4, 5, 6, 7.

2. La transition

La transition s'étend du vers 8 à 10. Le poète se voit plus concerné avec le pronom « je » qui devient sujet. Nous constatons des faits irréels : «esprit », « Charon », les enfers ou encore « centre de la terre ». A partir de ce moment là, on bascule dans le surnaturel. Le fantastique ici présent nous dirige vers un monde de la mort.

3. La deuxième strophe

Elle aussi est composée d'une seule phrase qui est une gradation. Nous avons ici une vision du monde inversé aux vers 11, 12, 13, 14. L'auteur privilégie les antithèses : vers 17 « feu » et « glace » sont opposés, mais il y a aussi des oxymores comme : « le soleil est devenu voir ». La ponctuation unique en fin de vers provoque une accélération du rythme, donc du temps, ce qui nous donne une impression de mouvement. Nous avons une domination du point virgule sur 13 vers. Seuls les vers 3 et 15 ne sont pas ponctués. La singularité de cette ponctuation renforce l'impression d'accumulation propre à l'expression exagérée. En opposition à la première strophe, la deuxième s'approprie le monde extérieur du poète. Les évocations ne se rapportent plus directement à lui. On pénètre dans un monde imaginaire. En apparence, il n'y a pas de lien logique entre les deux strophes si ce n'est aux vers 7 à 10 ou le « Charon » (esprit qui est le passeur des âmes aux enfers dans la mythologie grecque) renvoie au surnaturel.

II) L'esthétique et la thématique baroques


1. Présence du mouvement

Le mouvement est une caractéristique baroque notamment avec des verbes de mouvement aux vers 4 et 13. L'accélération du temps donne aussi cette impression.

2. Un monde inversé

Les antithèses dans la seconde strophe provoquent une inversion des espèces, des mouvements. La marche du monde se voit bouleversée. On retrouve l'écriture baroque qui cultive l'exagération et le paroxysme des sentiments dans les allusions mythologiques au vers 9 par exemple, « j'ois ». La contradiction est mise en avant grâce à l'antithèse au vers 17. « Le feu dedans la glace ». On retrouve la grande tendance de la pensée baroque qui est l'angoisse d'un homme désabusé qui se promène dans un monde qui lui échappe : « le soleil est devenu noir », « le sang coule de ce rocher ». Il vit alors dans le rêve, la folie, il fuit le réel dans un imaginaire peuplé d'animaux, de métamorphoses des êtres et des choses. C'est un univers paradoxal, illuminé de sombre où domine l'exubérance. Cette instabilité accompagnée de l'étrange apporte une disparition totale de la logique. Il n'y a plus de lien logique. Les phrases juxtaposées au paradoxe provoqué par les points virgules accentuent ce manque de logique.

Pour finir d'appuyer cette conception du monde inversé, on aperçoit une antithèse entre les quatre éléments baroques que sont :

- La terre vers 10 ;
- Le feu vers 17 ;
- L'eau vers 11 ;
- L'air.

3. La versification

Nous sommes ici dans une tonalité fantastique. Les vers sont réguliers notamment grâce à la régularité des octosyllabes mais aussi grâce à la singularité des rimes embrassées. Mais nous pouvons aussi souligner une symétrie entre les deux strophes.

4. Les sonorités

Nous constatons plusieurs sons voyelles :

- Le « o » et ses dérivées « ou », « on », « oi » sont des assonances qui font chanter le texte.
- Le « a » en opposition, est un son qui enlève au texte cette tonalité de chant.
- Le « i » est un son strident ici présent afin de montrer que ce texte s'inscrit pleinement dans l'idéal baroque. On observe aussi la présence de sonorités en « r », « d », « t » et « q »qui sont des allitérations.

Conclusion


Ce texte s'inscrit bien dans l'époque baroque car il y a des thèmes récurrents : l'instabilité, la fuite du temps, la métamorphose et l'angoisse de l'homme. Nous remarquons également que le goût de Théophile de Viau pour l'imaginaire est lié à l'inspiration fantastique caractéristique du baroque. On peut affirmer que cette poésie reflète bien la conception baroque du monde par les thèmes et les figures de rhétorique qui lui sont récurrents. Il y a un renversement de la définition car l'ode est normalement lyrique or dans cette poésie la tonalité est fantastique.