Jorge Semprun : L'écriture ou la vie : Chapitre 5 : Tu tombes bien, de toute façon, me dit Yves...
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- Ce fichier contient un commentaire composé détaillé avec DEUX parties principales, une introduction et une conclusion.
- PASSAGE : Voir texte étudié ci-dessous.
Extrait du commentaire :
Nous allons étudier un texte tiré de « L'écriture ou la vie » de Jorge Semprun dans le cadre de notre objet d'étude le biographique et les enjeux du récit de vie dans la littérature concentrationnaire. Dans cette ouvrage, l'auteur raconte ce que les camps ont été pour lui, 50 ans après, et l'impossibilité dans laquelle il s'est trouvé d'en parler et ce, pendant des années. Il appelle cette expérience « vivre sa mort » par l'écriture. « L'écriture le replongeait dans la mort ». « L'écriture ou la vie » ne sera écrit qu'en 1987 après avoir été remanié 7 fois. Il rapporte les souvenirs du camp, les souffrances, les humiliations, les coups, la mort de ses amis. L'extrait que nous allons étudier se situe dans la première partie de l'oeuvre, quelques jours après la libération du camp, à la veille d'être rapatrié en France. Il se mêle à une discussion de ses camarades déportés sur la question de savoir comment raconter cette « mort vécue ». Dans le but de répondre à la problématique, en quoi l'écriture de soi est-elle la plus à même de soulever le problème du témoignage de l'horreur et de sa réception par le public, nous verrons dans un premier temps, la nature du texte en question et en second lieu, nous analyserons l'expérience des camps...
Texte étudié :
_ Tu tombes bien, de toute façon, me dit Yves, maintenant que j'ai rejoint le groupe des futurs rapatriés. Nous étions en train de nous demander comment il faudra raconter pour qu'on nous comprenne.
Je hoche la tête, c'est une bonne question : une des bonnes questions ;
_ Ce n'est pas le problème, s'écrie un autre, aussitôt ; Le vrai problème n'est pas de raconter, qu'elles qu'en soient les difficultés. C'est d'écouter... Voudra-t-on écouter nos histoires, même si elles sont bien racontées ?
Je ne suis donc pas le seul à me poser cette question. Il faut dire qu'elle s'impose d'elle-même.
Mais ça devient confus ; Tout le monde a son mot à dire. Je ne pourrai pas transcrire la conversation comme il faut, en identifiant les participants.
_ Ca veut dire quoi, « bien racontées » ? S'indigne quelque un. Il faut dire les choses comme elles sont, sans artifices!
C'est une affirmation péremptoire qui semble approuvée par la majorité des futurs rapatriés présents. Ses futurs narrateurs possibles. Alors, je me pointe, pour dire ce qui me paraît une évidence.
_ Raconter bien, ça veut dire ; de façon à être entendus. On n'y parviendra pas sans un peu d'artifice. Suffisamment d'artifice pour que çà devienne de l'art !
Mais cette évidence ne semble pas convaincante, à entendre les protestations elle suscite. Sans doute ai-je poussé trop loin le jeu de mots. Il n'y a guère que Darriet qui m'approuve d'un sourire. Il me connaît mieux que les autres.
J'essaie de préciser ma pensée.
_ Ecoutez, les gars ! La vérité que nous avons à dire si tant est que nous en ayons envie, nombreux sont ceux qui ne l'auront jamais ! N'est pas aisément crédible... Elle est même inimaginable...
Une voix m'interrompt, pour renchérir.
_ Ca, c'est juste ! Dit un type qui boit d'un air sombre, résolument. Tellement peu crédible que moi-même je vais cesser d'y croire, dès que possible !
Il y a des rires nerveux, j'essaie de poursuivre.
_ Comment raconter une vérité peu crédible, comment susciter l'imagination de l'inimaginable, si ce n'est en élaborant, en travaillant la réalité, en la mettant en perspective ? Avec un peu d'artifice, donc.
Ils parlent tous à la fois. Mais une voix finit par se distinguer s'imposant dans le brouhaha. Il y a toujours des voix qui s'imposent dans les brouhahas semblables ; je le dis par expérience.
_ Vous parlez de comprendre... Mais de quel genre de compréhension s'agit-il ?
Je regarde celui qui vient de prendre la parole. J'ignore son nom, mais je le connais de vue. Je l'ai déjà remarqué, certains après-midi de dimanche, se promenant devant le block des français, le 34, avec Julien Cain, directeur de la bibliothèque nationale, ou avec Jean Baillou, secrétaire de Normale Sup. Ça soit être un universitaire.
_ J'imagine qu'il y aura quantité de témoignages... Ils vaudront ce que vaudra le regard du témoin, son acuité, sa perspicacité... Et puis il y aura des documents... Plus tard, les historiens recueilleront, rassembleront, analyseront les uns et les autres ; ils en feront des ouvrages savants... Tout y sera dit, consigné... Tout y sera vrai... sauf qu'il manquera l'essentielle vérité, à laquelle aucune reconstruction historique ne pourra jamais atteindre pour parfaite et omni compréhensive qu'elle soit.
Les autres le regardent, hochant la tête, apparemment rassurés de voir que l'un d'entre nous arrive à formuler aussi clairement les problèmes.
_ L'autre genre de compréhension, la vérité essentielle de l'expérience, n'est pas transmissible... Ou plutôt, elle ne l'est que par l'écriture littéraire...
Il se tourne vers moi, sourit.
_ Par l'artifice de l'oeuvre d'art, bien sûr !
Nous allons étudier un texte tiré de « L'écriture ou la vie » de Jorge Semprun dans le cadre de notre objet d'étude le biographique et les enjeux du récit de vie dans la littérature concentrationnaire. Dans cette ouvrage, l'auteur raconte ce que les camps ont été pour lui, 50 ans après, et l'impossibilité dans laquelle il s'est trouvé d'en parler et ce, pendant des années. Il appelle cette expérience « vivre sa mort » par l'écriture. « L'écriture le replongeait dans la mort ». « L'écriture ou la vie » ne sera écrit qu'en 1987 après avoir été remanié 7 fois. Il rapporte les souvenirs du camp, les souffrances, les humiliations, les coups, la mort de ses amis. L'extrait que nous allons étudier se situe dans la première partie de l'oeuvre, quelques jours après la libération du camp, à la veille d'être rapatrié en France. Il se mêle à une discussion de ses camarades déportés sur la question de savoir comment raconter cette « mort vécue ». Dans le but de répondre à la problématique, en quoi l'écriture de soi est-elle la plus à même de soulever le problème du témoignage de l'horreur et de sa réception par le public, nous verrons dans un premier temps, la nature du texte en question et en second lieu, nous analyserons l'expérience des camps...
Texte étudié :
_ Tu tombes bien, de toute façon, me dit Yves, maintenant que j'ai rejoint le groupe des futurs rapatriés. Nous étions en train de nous demander comment il faudra raconter pour qu'on nous comprenne.
Je hoche la tête, c'est une bonne question : une des bonnes questions ;
_ Ce n'est pas le problème, s'écrie un autre, aussitôt ; Le vrai problème n'est pas de raconter, qu'elles qu'en soient les difficultés. C'est d'écouter... Voudra-t-on écouter nos histoires, même si elles sont bien racontées ?
Je ne suis donc pas le seul à me poser cette question. Il faut dire qu'elle s'impose d'elle-même.
Mais ça devient confus ; Tout le monde a son mot à dire. Je ne pourrai pas transcrire la conversation comme il faut, en identifiant les participants.
_ Ca veut dire quoi, « bien racontées » ? S'indigne quelque un. Il faut dire les choses comme elles sont, sans artifices!
C'est une affirmation péremptoire qui semble approuvée par la majorité des futurs rapatriés présents. Ses futurs narrateurs possibles. Alors, je me pointe, pour dire ce qui me paraît une évidence.
_ Raconter bien, ça veut dire ; de façon à être entendus. On n'y parviendra pas sans un peu d'artifice. Suffisamment d'artifice pour que çà devienne de l'art !
Mais cette évidence ne semble pas convaincante, à entendre les protestations elle suscite. Sans doute ai-je poussé trop loin le jeu de mots. Il n'y a guère que Darriet qui m'approuve d'un sourire. Il me connaît mieux que les autres.
J'essaie de préciser ma pensée.
_ Ecoutez, les gars ! La vérité que nous avons à dire si tant est que nous en ayons envie, nombreux sont ceux qui ne l'auront jamais ! N'est pas aisément crédible... Elle est même inimaginable...
Une voix m'interrompt, pour renchérir.
_ Ca, c'est juste ! Dit un type qui boit d'un air sombre, résolument. Tellement peu crédible que moi-même je vais cesser d'y croire, dès que possible !
Il y a des rires nerveux, j'essaie de poursuivre.
_ Comment raconter une vérité peu crédible, comment susciter l'imagination de l'inimaginable, si ce n'est en élaborant, en travaillant la réalité, en la mettant en perspective ? Avec un peu d'artifice, donc.
Ils parlent tous à la fois. Mais une voix finit par se distinguer s'imposant dans le brouhaha. Il y a toujours des voix qui s'imposent dans les brouhahas semblables ; je le dis par expérience.
_ Vous parlez de comprendre... Mais de quel genre de compréhension s'agit-il ?
Je regarde celui qui vient de prendre la parole. J'ignore son nom, mais je le connais de vue. Je l'ai déjà remarqué, certains après-midi de dimanche, se promenant devant le block des français, le 34, avec Julien Cain, directeur de la bibliothèque nationale, ou avec Jean Baillou, secrétaire de Normale Sup. Ça soit être un universitaire.
_ J'imagine qu'il y aura quantité de témoignages... Ils vaudront ce que vaudra le regard du témoin, son acuité, sa perspicacité... Et puis il y aura des documents... Plus tard, les historiens recueilleront, rassembleront, analyseront les uns et les autres ; ils en feront des ouvrages savants... Tout y sera dit, consigné... Tout y sera vrai... sauf qu'il manquera l'essentielle vérité, à laquelle aucune reconstruction historique ne pourra jamais atteindre pour parfaite et omni compréhensive qu'elle soit.
Les autres le regardent, hochant la tête, apparemment rassurés de voir que l'un d'entre nous arrive à formuler aussi clairement les problèmes.
_ L'autre genre de compréhension, la vérité essentielle de l'expérience, n'est pas transmissible... Ou plutôt, elle ne l'est que par l'écriture littéraire...
Il se tourne vers moi, sourit.
_ Par l'artifice de l'oeuvre d'art, bien sûr !
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