Claude Roy : Défense de la littérature : A quoi sert une oeuvre d'art ?

  • Vous allez pouvoir accéder au commentaire de l'extrait "A quoi sert une oeuvre d'art ?" extrait de "Défense de la littérature" de "Claude Roy".
  • Ce fichier contient un commentaire composé détaillé avec TROIS parties principales, une introduction et une conclusion.
  • PASSAGE : Voir texte étudié ci-dessous.
Extrait du commentaire :

Nous allons étudier un texte de Claude Roy, auteur contemporain qui prend la défense de la littérature en 1968. Il étudie la problématique de l'art et de la ou des fonctions qui lui incombent. Dans cet extrait, l'auteur affirme sa thèse en s'opposant à d'autres thèses qui envisagent l'aspect social, matériel, fonctionnel etc. de l'art. Partir de la définition de l'art, c'est reconnaître que chaque science, chaque discipline a une fonction qui lui est propre. La fonction inhérente à l'art est ainsi déduite et développée. Dans un premier temps, nous étudierons la tonalité didactique et argumentative de l'extrait, puis en second lieu, nous analyserons la tonalité oratoire pour proposer en dernier point une définition de l'art...

Texte étudié :

A quoi sert une oeuvre d'art (en composer, en recevoir) ? Sûrement pas à donner tout de suite du pain à celui qui n'en a pas, à ouvrier tout de suite les portes des prisons sur les innocents à supprimer tout de suite l'exploitation, l'humiliation, l'oppression. Marc Pierret pense que les pièces de Planchon ou de Gatti ne servent à rien. Il y a d'autres bons esprits qui penseraient que l'art peut être assez utile, relativement utile, quand il traite des sujets vitaux (sociaux, humanitaires, économiques), mais que, vraiment, Marcel Proust ou Henry James, je vous demande un peu… Un ancien empereur chinois et un moine florentin, Savonarole, estimaient qu'il faut brûler tout ce qui ne sert à rien ; livres, tableaux, colifichets. Ils essayèrent ; Jdanov, dirigeant soviétique qui chercha à imposer aux artistes et écrivains russes le « réalisme socialiste », pensait qu'il ne fallait laisser publier que les oeuvres « écuanteurs ». Marc Pierret va plus loin ; il n'a d'intérêt que pour le théâtre qui ferait sortir ses spectateurs si incités qu'ils passeraient sans reprendre haleine à l'action. Il n'aime pas ces spectateurs passifs, qui sont émus, contents, dénoués, qui applaudissent. Il les soupçonne de se donner une bonne conscience facile en allant regarder le spectacle du malheur (celui des autres), artistiquement transposé et donc rendu inoffensif.

Mais est-ce de bonne conscience seulement qu'il s'agit, au théâtre, dans les livres, dans l'art ? Est-ce que ce n'est pas d'abord de conscience de prendre conscience ? L'art qui se croit art pour l'art est-il jamais uniquement pour l'art ? Les médecins s'occupent des corps souffrants, les ingénieurs des ponts et des machines, les économistes des plans, les agronomes de récoltes. De quoi s'occupent les écrivains et les artistes en général ? Ils s'occupent d'éveiller l'imagination, de désengourdir cette dormeuse si souvent sourde, la sensibilité, de nous faire sortir de nous. (Ce n'est pas obligatoirement ; sortir de nos gonds). Il est vrai que cela donne d'abord beaucoup de joie. L'exercice de passions, des sentiments, des idées dont nous n'avions pas conscience qu'elles sommeillaient en nous, donne à l'esprit une impression de souplesse, d'enrichissement et de satisfaction, même dans l'insatisfaction. La culture, ce n'est pas d'avoir emmagasiné beaucoup de connaissances, c'est d'avoir ressenti beaucoup d'expériences et de sentiments. Ce ne sont pas forcément, toujours, de bons sentiments, mais il y a une joie aussi à comprendre ou à imaginer, grâce aux beaux monstres de Shakespeare ou de Dostoïevski, de Balzac ou de Sade, les abysses où chacun de nous risque de s'abîmer.