ROBERT DESNOS : CORPS ET BIENS : DANS BIEN LONGTEMPS... (COMMENTAIRE COMPOSE)


Texte étudié :

Dans bien longtemps je suis passé par le château des feuilles
Elles jaunissaient lentement dans la mousse
Et loin les coquillages s'accrochaient désespérément
Aux rochers de la mer
Ton souvenir ou plutôt ta tendre présence était à la
Même place
Présence transparente et la mienne
Rien  n'avait changé mais tout avait vieilli en même
Temps que mes tempes et mes yeux
N'aimez vous pas ce lieu commun ? Laissez-moi laissez-
Moi c'est si rare cette ironique satisfaction
Tout avait vieilli sauf ta présence
Dans bien longtemps je suis passé par la marée du jour
Solitaire
Les flots étaient toujours illusoires
La carcasse du navire naufragé que tu connais- tu te
Rappelles cette nuit de tempête et de baisers ? - était-
Ce un navire naufragé ou un délicat chapeau de
Femme roulé par le vent dans la pluie du printemps ?
- était à la même place
Et puis foutaise larirette dansons parmi les prunelliers !
Les apéritifs avaient changé de nom et de couleur
Les arcs-en-ciel qui servent de cadre aux glaces
Dans bien longtemps tu m'as aimé.

Analyse :

Introduction


Nous allons étudier un texte de Robert Desnos intitulé « Dans bien longtemps », tiré de « Corps et Biens ». C'est le 20ème poème en vers libres de la section « Les ténèbres », le poète semble être en proie à des images voire à des hallucinations. Nous pénétrons dans un univers de rêve où les expériences sur le langage s'estompent au profit d'une écriture pleine d'affectivité. Il s'agit d'évoquer la femme aimée, elle est au centre du souvenir. Le rêve et la réalité se traduisent par le leitmotiv de l'expression « dans bien longtemps », cela donne une idée de permanence à la relation amoureuse. Dans le but de répondre à la problématique : comment l'écriture assure-t-elle la pérennité d'un amour au-delà du temps, nous verrons dans un premier temps, l'aspect temporel du texte, en second lieu, nous analyserons l'irréversibilité du temps qui passe et sa correspondance avec l'amour, enfin nous traduirons le rapport existant entre le réel et l'imaginaire.

I) L'aspect temporel du texte


1. Une notion temporelle très confuse

L'espace temps est très mal défini, nous avons en effet des compléments circonstanciels de temps au futur, « dans bien longtemps » et du passé composé qui renvoie à un passé révolu, vers 1, 9 et 15. L'allusion au passé domine avec le château des feuilles, la marée du jour solitaire, , il y a un retour au passé et une rupture qui lui est propre. La chronologie semble bouleversée dans un premier temps, le présent de l'amour correspond au souvenir, « dans bien longtemps je suis passé par le château des feuilles », c'est le moment de l'écriture, le vous désigne le lecteur, le je, l'auteur. Vient ensuite la rupture synonyme de solitude, « dans bien longtemps je suis passé par la marée du jour solitaire les flots étaient toujours illusoires ». Enfin le souvenir comprend également l'évocation de l'amour passé.

2. Du passé au présent

Nous avons une allusion du passé du poète au présent poétique avec le passé composé, aux vers 1, 9 et 15, il connote une valeur révolue du présent. Les actions sont passées mais ont des conséquences dans le présent, il y a les souvenirs et l'écrit poétique. L'imparfait traduit le décor, le cadre passé, et suggère la durée qui transcrit la continuité de l'amour, « rien n'avait changé mais tout avait vieilli en même temps que mes tempes et mes yeux ». Le plus-que-parfait se rapporte aux actions antérieures. Le présent d'énonciation renvoie au moment où il parle, « tu connais tu te rappelles ». Le souvenir du point de vue temporel est commun aux deux amoureux par la poésie. Nous avons ainsi un brouillage voulu des temps verbaux. Le fait que le présent et le passé soient mélangés assure une continuité, « ton souvenir ou ta tendre présence », il y a ici, le passé, la seule chose qui reste actuellement et le présent de l'amour révolu. L'évocation du vieillissement et le passage de l'amour contraste avec la présence de l'être aimé, « tout avait vieilli sauf ta présence ». Nous avons ainsi une permanence du sentiment amoureux.

L'irréversibilité du temps qui passe contraste avec l'impression d'amour éternel, la pérennité de la passion dont nous allons à présent étudier les détails.

II) L'irréversibilité du temps qui passe et la pérennité de l'amour


1. La fuite du temps

Le vieillissement traduit le temps qui passe, « rien n'avait changé mais tout avait vieilli », nous avons l'idée de totalité qui signifie que rien n'échappe au temps. L'insistance est mise sur la dégradation physique qui n'échappe pas au poète, « mes tempes et mes yeux » ; le changement du cadre de la nature, le jaunissement des feuilles traduit le changement de saison, c'est à présent l'automne, la saison du souvenir et de la nostalgie. Le souvenir est détaillé dès le vers 4, il est mis en valeur au niveau spatial, « Et loin des coquillages s'accrochaient désespérément aux rochers de la mer ». Le souvenir est tant physique que sentimental, la tendresse prend le dessus, l'écrit poétique fait revivre le sentiment, ainsi que le suggère le chiasme du vers 5, « ta tendre présence » et « la présence transparente », nous comprenons que la présence de la femme aimée est réelle, intacte dans le souvenir. La mer est le lieu érotique avec la métaphore du poète qui s'accroche au souvenir d'amour. L'adverbe « désespérément » fait écho au vers 10, « toujours illusoires ».

2. L'immutabilité du cadre

Nous avons un cadre statique marqué par l'imparfait pour souligner la durée, des répétitions, « la même place » et une insistance sur l'immutabilité du contexte avec, « rien n'avait changé », il va pourtant se heurter au vieillissement, « tout avait vieilli », les effets du temps sont ainsi relativisés. Le destinataire semble ainsi fondu dans le cadre. La femme aimée est évoquée à travers « ton », « ta », « tu » mais elle n'est pas identifiée, le pronom personnel « tu » est associé à un lieu, il y a entre eux deux, une sorte de dialogue fictif entre le « je » et le « tu ». Ce dialogue est surréaliste.

L'impossibilité d'un retour en arrière au niveau temporel contraste avec la pérennité de l'amour, ce dernier est partagé, « tu te rappelles », cela s'inscrit dans une question rhétorique, l'idée d'un amour éternel transparaît avec la présence absente de la femme. Absente, car il y a le souvenir même invisible. « Dans bien longtemps tu m'as aimé » traduit l'association du passé et du futur, donc une certaine ambiguïté qui marque néanmoins la durée éternelle de l'amour.

De tous ces contrastes, le lecteur à la lecture du poème a une impression de passage entre deux mondes, le réel et l'imaginaire.

III) Entre le réel et l'imaginaire


1. Un dialogue surréaliste

Le destinataire est ambigu. Nous avons un passage brutal entre le « tu » qui est la femme aimée et le « vous » qui nous renvoie au lecteur, le « tu » connote le rêve et le « vous », la réalité. Puis, nous avons la réunion d'un « je » et d'un « tu » dans un « nous », « dansons » associé à l'image de fête. L'hallucination devient possible.

2. Un lieu de vérité

Le poète souhaite suggérer la puissance d'un monde onirique. Le rêve juxtapose différentes images, celle du « château », de la « marée », « des flots ». Pour rendre compte du rêve, nous n'avons aucune logique, l'aspect irrationnel domine par le changement d'univers terrestre en univers maritime. Nous passons ainsi des châteaux à la mousse, aux feuilles, aux coquillages, aux rochers à la mer et aux marées. Les visions sont implicites, « était-ce un navire naufragé ou un délicat chapeau de femme roulé par le vent dans la pluie du printemps ? ».

Conclusion


Nous avons vu comment l'écriture poétique assure la pérennité d'un amour au-delà du temps et par delà le rêve. L'écriture peut tout retranscrire depuis le moment où l'on se souvient et le moment où l'on écrit. Le poète mêle ainsi rêve et réalité pour assurer à la relation amoureuse une permanence. L'écriture semble même conjurer l'irréversibilité du temps qui passe en donnant aux choses et aux sentiments ou encore aux souvenirs une consistance indestructible car intemporelle ou éternisée.