Romain Gary : La Promesse de l'aube : Chapitre 21
- Vous allez pouvoir accéder au commentaire d'un extrait du "Chapitre 21" de "La Promesse de l'aube" de "Romain Gary".
- Ce fichier contient un commentaire composé détaillé avec DEUX parties principales, une introduction et une conclusion.
- PASSAGE : Voir texte étudié ci-dessous.
Extrait du commentaire :
Nous allons étudier un extrait de « La Promesse de l'aube » de Romain Gary, tiré du chapitre XXI. Le passage nous informe de sa décision d'entamer une carrière d'écrivain. Il va définir la fonction de la création littéraire, pourquoi écrit-on, pourquoi s'engage t'on intellectuellement ? Il définit la progression dans son travail d'écrivain et insiste sur la notion d'énergie et d'enthousiasme, ainsi que son acharnement et les difficultés rencontrées. Il ne se remet pas en cause en temps qu'écrivain mais au niveau de ses pseudonymes. Il s'autocritique avec le recul. Nous avons donc une certaine distance, un regard globalement amusé ; dans le but d'étudier ce passage, nous verrons dans un premier temps, le début d'un écrivain qui entre en littérature, puis, en second lieu, nous analyserons le regard amusé que porte Romain Gary sur cette époque...
Texte étudié :
Je sentis qu'il fallait me dépêcher, qu'il me fallait en toute hâte écrire le chef-d'oeuvre immortel, lequel, en faisant de moi le plus jeune Tolstoï de tous les temps, me permettrait d'apporter immédiatement à ma mère la récompense de ses peines et le couronnement de sa vie.
Je m'attelai d'arrache-pied à la besogne.
Avec l'accord de ma mère, j'abandonnai provisoirement le lycée et m'enfermant une fois de plus dans ma chambre, me ruai à l'assaut. Je plaçai devant moi trois mille feuilles de papier blanc, ce qui était, d'après mes calculs, l'équivalent de Guerre et Paix, et ma mère m'offrit une robe chambre très ample, modelée sur celle qui avait fait déjà la réputation de Balzac. Cinq fois par jour, elle entrouvrait la porte, déposait sur la table un plateau de victuailles et ressortait sur la pointe des pieds. J'écrivais alors sous le pseudonyme de François Mermont. Cependant comme mes oeuvres m'étaient régulièrement renvoyées par les éditeurs, nous décidâmes que le pseudonyme était mauvais, et j'écrivis le volume suivant sous le nom de Lucien Brûlard. Ce pseudonyme ne me paraissait pas non plus satisfaire les éditeurs. Je me souviens qu'un de ces superbes qui sévissait alors à la N. R. F, à un moment où je crevais de faim à Paris, me retourna un manuscrit avec ces mots ; « prenez une maîtresse et revenez dans dix ans ». Lorsque je revins, en effet dix ans plus tard, en 1945, il n'était malheureusement plus là ; on l'avait déjà fusillé.
Le monde s'était rétréci pour moi jusqu'à devenir une feuille de papier contre laquelle je me jetais de tout le lyrisme exaspéré de l'adolescence. Et cependant, en dépit de ces naïvetés, ce fut à cette époque que je m'éveillai entièrement à la gravité de l'enjeu et à sa nature profonde. Je fus étreint par un besoin de justice pour l'homme tout entier, qu'elles que fussent ses incarnations méprisables ou criminelles qui me jeta enfin et pour la première fois au pied de mon oeuvre future, et s'il est vrai que cette aspiration avait, dans ma tendresse de fils, sa racine douloureuse, tout mon être fut enserré peu à peu dans ses prolongements, jusqu'à ce que la création littéraire devînt pour moi ce qu'elle est toujours à ses grands moments d'authenticité, une feinte pour tenter d'échapper à l'intolérable, une façon de rendre l'âme pour demeurer vivant.
Nous allons étudier un extrait de « La Promesse de l'aube » de Romain Gary, tiré du chapitre XXI. Le passage nous informe de sa décision d'entamer une carrière d'écrivain. Il va définir la fonction de la création littéraire, pourquoi écrit-on, pourquoi s'engage t'on intellectuellement ? Il définit la progression dans son travail d'écrivain et insiste sur la notion d'énergie et d'enthousiasme, ainsi que son acharnement et les difficultés rencontrées. Il ne se remet pas en cause en temps qu'écrivain mais au niveau de ses pseudonymes. Il s'autocritique avec le recul. Nous avons donc une certaine distance, un regard globalement amusé ; dans le but d'étudier ce passage, nous verrons dans un premier temps, le début d'un écrivain qui entre en littérature, puis, en second lieu, nous analyserons le regard amusé que porte Romain Gary sur cette époque...
Texte étudié :
Je sentis qu'il fallait me dépêcher, qu'il me fallait en toute hâte écrire le chef-d'oeuvre immortel, lequel, en faisant de moi le plus jeune Tolstoï de tous les temps, me permettrait d'apporter immédiatement à ma mère la récompense de ses peines et le couronnement de sa vie.
Je m'attelai d'arrache-pied à la besogne.
Avec l'accord de ma mère, j'abandonnai provisoirement le lycée et m'enfermant une fois de plus dans ma chambre, me ruai à l'assaut. Je plaçai devant moi trois mille feuilles de papier blanc, ce qui était, d'après mes calculs, l'équivalent de Guerre et Paix, et ma mère m'offrit une robe chambre très ample, modelée sur celle qui avait fait déjà la réputation de Balzac. Cinq fois par jour, elle entrouvrait la porte, déposait sur la table un plateau de victuailles et ressortait sur la pointe des pieds. J'écrivais alors sous le pseudonyme de François Mermont. Cependant comme mes oeuvres m'étaient régulièrement renvoyées par les éditeurs, nous décidâmes que le pseudonyme était mauvais, et j'écrivis le volume suivant sous le nom de Lucien Brûlard. Ce pseudonyme ne me paraissait pas non plus satisfaire les éditeurs. Je me souviens qu'un de ces superbes qui sévissait alors à la N. R. F, à un moment où je crevais de faim à Paris, me retourna un manuscrit avec ces mots ; « prenez une maîtresse et revenez dans dix ans ». Lorsque je revins, en effet dix ans plus tard, en 1945, il n'était malheureusement plus là ; on l'avait déjà fusillé.
Le monde s'était rétréci pour moi jusqu'à devenir une feuille de papier contre laquelle je me jetais de tout le lyrisme exaspéré de l'adolescence. Et cependant, en dépit de ces naïvetés, ce fut à cette époque que je m'éveillai entièrement à la gravité de l'enjeu et à sa nature profonde. Je fus étreint par un besoin de justice pour l'homme tout entier, qu'elles que fussent ses incarnations méprisables ou criminelles qui me jeta enfin et pour la première fois au pied de mon oeuvre future, et s'il est vrai que cette aspiration avait, dans ma tendresse de fils, sa racine douloureuse, tout mon être fut enserré peu à peu dans ses prolongements, jusqu'à ce que la création littéraire devînt pour moi ce qu'elle est toujours à ses grands moments d'authenticité, une feinte pour tenter d'échapper à l'intolérable, une façon de rendre l'âme pour demeurer vivant.
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