Jean Racine

Racine, Phèdre, Acte IV, Scène 6

Texte étudié

Phèdre
Hippolyte aime, et je n’en puis douter.
Ce farouche ennemi qu’on ne pouvait dompter,
Qu’offensait le respect, qu’importunait la plainte,
Ce tigre, que jamais je n’abordai sans crainte,
Soumis, apprivoisé, reconnaît un vainqueur ;
Aricie a trouvé le chemin de son cœur.

Oenone
Aricie ?

Phèdre
Ah ! douleur non encore éprouvée !
A quel nouveau tourment je me suis réservée !
Tout ce que j’ai souffert, mes craintes, mes transports,
La fureur de mes feux, l’horreur de mes remords,
Et d’un cruel refus l’insupportable injure,
N’était qu’un faible essai du tourment que j’endure.
Ils s’aiment ! Par quel charme ont-ils trompé mes yeux ?
Comment se sont-ils vus ? depuis quand ? dans quels lieux ?
Tu le savais. Pourquoi me laissais-tu séduire ?
De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m’instruire ?
Les a-t-on vus souvent se parler, se chercher ?
Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher ?
Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence
Le ciel de leurs soupirs approuvait l’innocence ;
Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux ;
Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux.
Et moi, triste rebut de la nature entière,
Je me cachais au jour, je fuyais la lumière.
La mort est le seul dieu que j’osais implorer.
J’attendais le moment où j’allais expirer ;
Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée,
Encor dans mon malheur de trop près observée,
Je n’osais dans mes pleurs me noyer à loisir.
Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir,
Et sous un front serein déguisant mes alarmes,
Il fallait bien souvent me priver de mes larmes.

Oenone
Quel fruit recevront-ils de leurs vaines amours ?
Ils ne se verront plus.

Phèdre
Ils s’aimeront toujours !
Au moment que je parle, ah ! mortelle pensée !
Ils bravent la fureur d’une amante insensée.
Malgré ce même exil qui va les écarter,
Ils font mille serments de ne se point quitter.
Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m’outrage,
Oenone ; prends pitié de ma jalouse rage ;
Il faut perdre Aricie, il faut de mon époux
Contre un sang odieux réveiller le courroux.
Qu’il ne se borne pas à des peines légères :
Le crime de la sœur passe celui des frères.
Dans mes jaloux transports je le veux implorer.
Que fais-je ? Où ma raison se va-t-elle égarer ?
Moi jalouse ! Et Thésée est celui que j’implore !
Mon époux est vivant, et moi je brûle encore !
Pour qui ? Quel est le cœur où prétendent mes vœux ?
Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux.
Mes crimes désormais ont comblé la mesure.
Je respire à la fois l’inceste et l’imposture ;
Mes homicides mains, promptes à me venger
Dans le sang innocent brûlent de se plonger.
Misérable ! et je vis ? et je soutiens la vue
De ce sacré soleil dont je suis descendue ?
J’ai pour aïeul le père et le maître des dieux ;
Le ciel, tout l’univers est plein de mes aïeux ;
Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale.
Mais que dis-je ? Mon père y tient l’urne fatale ;
Le sort, dit-on, l’a mise en ses sévères mains :
Minos juge aux enfers tous les pâles humains.
Ah ! combien frémira son ombre épouvantée,
Lorsqu’il verra sa fille à ses yeux présentée,
Contrainte d’avouer tant de forfaits divers,
Et des crimes peut-être inconnus aux enfers !
Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible ?
Je crois voir de ta main tomber l’urne terrible,
Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau,
Toi-même, de ton sang devenir le bourreau.
Pardonne ! Un dieu cruel a perdu ta famille :
Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille.
Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit,
Jamais mon triste cœur n’a recueilli le fruit ;
Jusqu’au dernier soupir de malheurs poursuivie,
Je rends dans les tourments une pénible vie.

Racine, Phèdre

Introduction

Pièce de Jean Racine mettant en scène Phèdre, fille de Minos et de Pasiphaé, elle-même fille du soleil. Toutes les femmes de sa famille sont poursuivies par la haine de Vénus depuis que le soleil a dévoilé ses amours avec Mars.

Phèdre est mariée à Thésée, roi d’Athènes, mais elle aime Hippolyte, le fils de Thésée.

Au début de l’acte II, on apprend la mort de Thésée (fausse mort). Phèdre qui se croit veuve avoue dans cette scène son amour à Hippolyte.

Durant l’acte IV Phèdre apprend par Thésée qu’Hippolyte est amoureux d’Aricie.

La scène 6 de cet acte va nous décrire les manifestations de la jalousie chez Phèdre, ce qui sera notre premier axe de lecture. Dans le second axe, nous analyserons le sentiment de culpabilité de Phèdre.

I. La jalousie de Phèdre

A. Il y a d’abord dans cette scène la découverte imprévue qu’Hippolyte est un homme sensible

Ce que l’on ne croyait pas jusque là (vers 1218 à 1224).

Cette tirade commence par une plainte suivie d’hyperboles puis une sorte d’ironie douloureuse, son orgueil est touché ; elle, descendante du soleil, de notre famille, fait, après un moment de stupeur, preuve de dérision mais aussi d’une certaine amertume devant cet Hippolyte qu’elle pouvait tolérer comme un « farouche ennemi » de tout amour, mais dont elle ne peut accepter le fait qu’il lui ait donné une « rivale ».

Notons le vers 1224, très mélancolique : « Aricie a trouvé le chemin de son cœur ».

B. C’est ensuite la célèbre tirade de Phèdre sur les tortures de la jalousie (vers 1225 à 1258)

Le lexique prédominant ici est celui de la souffrance. Phèdre est traquée par la douleur, encadrée par elle : voir le début « Ah ! douleur… » et la fin « je ne puis souffrir » de cette tirade.

C’est un sentiment nouveau pour Phèdre qui s’exprime dans un cri pathétique au vers 1225 : « douleur non encore éprouvée ! ».

La ponctuation avec deux exclamations qui s’enchaînent montre le désespoir de Phèdre qui a l’impression de vivre un cauchemar.

Au vers 1227 on remarque son désordre passionnel : « Tout ce que j’ai souffert ».

Les allitérations en [f] et en [r] du vers 1228 valorisent la douleur passée. Phèdre se sent humiliée, elle est en plein désordre intérieur.

Du vers 1231 à 1236 c’est une énumération pressante de questions que l’on peut résumer en une seule : « Est-ce vrai ? ».
Le rythme des vers 1231 et 1232 est haletant ; ils traduisent la paranoïa de Phèdre. Elle délire, elle cherche dans les vers suivants les images qui vont lui faire le plus de mal (masochisme) puis elle s’apitoie.

Le ton et le rythme changent dans les vers 1237 à 1240 : c’est la vie heureuse, imaginée par Phèdre. « Ils n’avaient pas besoin de se cacher », ils étaient innocents » : c’est l’amour tel qu’elle le rêve. Ces vers sont radieux, lumineux mais douloureux aussi.

Ils sont suivis du « Et moi » du vers 1241, en opposition, pour bien montrer la tristesse, la solitude et la souffrance de Phèdre
Dans le vers 1241 et les suivants le registre dominant est le registre pathétique. Les phrases à l’imparfait indiquent la nostalgie. Les phrases sont lentes, peu timbrées, voire monocordes ; elles traduisent l’accablement et la plainte.
A noter l’oxymore du vers 1248.

Du vers 1237 à 1250 on note l’exposition de deux tableaux opposés par les mots, les images et les rythmes.

Le vers 1251 fait intervenir Oenone qui ne comprend pas que Phèdre puisse être jalouse d’un sentiment.

Du vers 1251 au vers 1258 c’est l’égocentrisme de Phèdre qui domine. Elle ramène tout à elle (vers 1254).

Au vers 1259 elle ne se contrôle plus, elle voudrait demander à Thésée de tuer Aricie. C’est la démesure de Phèdre et son instinct de vengeance qui se mettent en place à partir du vers 1257.

La folie de Phèdre se fixe tout d’abord sur Aricie. Sa jalousie devient vengeresse au nom aussi de son orgueil (vers 1257). Elle se veut impitoyable.

Elle fait appel à la complaisance d’Oenone au vers 1258.

II. Sentiment de culpabilité de Phèdre (vers 1254-1280)

La fin de la tirade de Phèdre est une tirade sur la culpabilité et la mythologisation de celle-ci.

Dès le vers 1264 elle se ressaisit, elle revient à elle. Elle est horrifiée par elle-même ; elle ne nomme même plus Hippolyte.

Au vers 1270 elle crache ses mots : « je respire à la fois l’inceste et l’imposture ».

Au vers 1273 on voit tout le dégoût que Phèdre fait jaillir sur sa propre personne, dégoût que l’on avait déjà vu au vers 1241 avec « rebut ». Ici elle se juge « misérable » c’est-à-dire méprisable.

Les vers 1273 et les suivants signent la déchéance de Phèdre. Il n’y a pas d’issue possible, elle est prise au piège : sur terre elle sera jugée et condamnée ; et au Ciel ou dans les Enfers, elle sera jugée également (on doit se souvenir que Phèdre est la fille de Minos, Juge aux Enfers).

Elle est en proie à l’horreur elle-même, ne pouvant trouver refuge ni dans ce monde, ni dans l’autre.

Elle ne peut supporter ni la vie, ni la mort ; c’est la désorganisation totale de sa personnalité, Phèdre devient folle.

C’est tragique, elle ne peut trouver le repos nulle part. C’est la fatalité qui s’abat sur elle.

L’horreur et l’épouvante de Phèdre sont traduites pas deux images très physiques qui valorisent l’épouvante « fait dresser mes cheveux » et « mes homicides mains » (peut-être à assimiler à un des signes de la schizophrénie).

C’est très difficile à supporter d’où le recours au thème du suicide : « et je vis ? » se demande Phèdre. Implicitement elle ne se donne plus le droit de vivre.

Conclusion

Dans cette scène il y a deux tirades : une sur les tortures de la jalousie, l’autre sur la culpabilité.
La scène 6 de l’acte IV est la scène où la douleur de la jalousie et la culpabilité rendent Phèdre folle, elle la « brillante » va s’éteindre.

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