Georges Brassens « La non-demande en mariage »

Georges Brassens, « La non-demande en mariage (Commentaire composé) »

   

 

Introduction

 

 

 

Lecture

 

LA NON-DEMANDE EN MARIAGE

 

Ma mie, de grâce, ne mettons

Pas sous la gorge à Cupidon

Sa propre flèche

Tant d'amoureux l'ont essayé

Qui, de leur bonheur, ont payé

Ce sacrilège...

 

Au refrain

 

J'ai l'honneur de

Ne pas te demander ta main

Ne gravons pas

Nos noms au bas

D'un parchemin

 

Laissons le champ libre à l'oiseau

Nous seront tous les deux prison-

niers sur parole

Au diable les maîtresses queux

Qui attachent les cœurs aux queues

Des casseroles!

 

Au refrain

 

Vénus se fait vielle souvent

Elle perd son latin devant

La lèchefrite

A aucun prix, moi je ne veux

Effeuiller dans le pot-au-feu

La marguerite

 

Au refrain

 

On leur ôte bien des attraits

En dévoilant trop les secrets

De Mélusine

L'encre des billets doux pâlit

Vite entre les feuillets des li-

vres de cuisine.

 

Au refrain

 

Il peut sembler de tout repos

De mettre à l'ombre, au fond d'un pot

De confiture

La jolie pomme défendue

Mais elle est cuite, elle a perdu

Son goût "nature"

 

Au refrain

 

De servante n'ai pas besoin

Et du ménage et de ses soins

Je te dispense

Qu'en éternelle fiancée

A la dame de mes pensées

Toujours je pense

 

Au refrain


Georges Brassens, La non-demande en mariage

 

I/ LE NON-CONFORMISME DE L'AUTEUR

 

1/ Le non-conformisme social

  • Le non-conformisme social de Brassens s'exerce le plus souvent contre des institutions, des pratiques sociales codifiées.

Ici, c'est la forme juridique du mariage qui est visée : le refrain ne laisse aucun doute à cet égard, il reprend la formule stéréotypé « J'ai l'honneur de » qui sert à introduire un document écrit de caractère officiel.

  • De même, la demande en mariage est un rituel protocolaire qui se pratiquait naguère entre les familles.
  • Le caractère juridique est rappelé par l'allusion à la signature (« au bas du parchemin ») de l'acte de mariage, seul document reconnu pour l'existence légale d'un couple, à l'époque de Brassens.
  • Brassens tourne ironiquement les formules de façon négative : « non-demande », « ne pas te demander » ... Il s'agit d'une « anti-cérémonie » sur le mode de la dérision.

 

2/ Le non-conformisme sentimental

 

  • Le refus institutionnel rejoint, plus profondément, un désir de vivre les sentiments amoureux, selon des modalités différentes de celles de la majorité des individus.
  • Le texte de la chanson oppose systématiquement le vocabulaire de l'amour-désir et celui de la vie en ménage.
  • D'un côté les expressions de l'amour : « Cupidon » et sa flèche, Vénus, les billets doux, la pomme défendue etc...
  • De l'autre, celles du mariage : « casseroles », « lèche-frites », « livres du cuisine », « servante », « ménage ».
  • La passion se dégrade en habitudes, l'amour devient une affaire de contraintes ménagères.
  • C'est le conformisme banal de la vie « petite-bourgeoise » qui est dénoncé.

 

3/ Le non-conformisme poétique

 

  •  La critique des stéréotypes des comportements passe par celle des clichés du vocabulaire, des expressions toutes faites de la langue quotidienne.
  • La chanson multiplie les allusions à ces clichés, pour les détourner de leur empli habituel.
  • Deux exemples, entre autres, peuvent suffire à illustrer ce procédé : « Mettre sous la gorge de Cupidon sa propre flèche ».
  • Deux expressions courantes sont ici entremêlées, mettre le couteau sous la gorge à quelqu'un et la flèche du petit dieu Amour, qui, cette fois, se retourne contre lui : double détournement d'expressions figées.
  • Autre exemple : « effeuiller dans le pot-au-feu la marguerite » : ici la locution figée « effeuiller la marguerite », jeu traditionnel des amoureux, est dérisoirement associée au « pot-au-feu », qui symbolise ma monotonie de la vie quotidienne, qui engloutit les passions. On pourrait analyser de même l'expression « la jolie pomme défendue ».

 

 

II/ LE BALADIN ET LA TRADITION

 

1/ Une préciosité désuète

  • Les textes de Brassens sont empreints d'une nostalgie discrète, d'un goût prononcé pour le passé révolu, comme en témoigne l'admiration de Brassens pour Villon, Verlaine ou Ronsard est connue.
  • Elle explique son goût pour l'archaïsme, particulièrement sensible dans certaines tournures de style, et dans son goût pour les références mythologiques, assez nombreuses dans « La non-demande en mariage ».
  • Comme dans un grand nombre de ses chansons Brassens use d'un vocabulaire et d'images désuets : «  M'amie », «  Cupidon », «  Vénus », «  Mélusine », « parchemin »...
  • Cette habitude tient à une certaine préciosité qui le pousse à utiliser les aspects archaïsants de la langue. Mais elle traduit aussi une tendance importante de son inspiration.
  • De là, l'importance des références à la mythologie, et à une culture traditionnelle, parfois oubliée.

 

2/ La fuite du temps

 

  • Brassens emprunte aussi à ses modèles un élément essentiel de sa thématique : l'inquiétude face au temps qui passe : « Vénus se fait vieille souvent »
  • Le temps détruit les sentiments, émousse les passions les plus vives.
  • La seule attitude possible est alors de refuser un avenir tracé d'avance.
  • L'unique façon de lutter contre l'usure du temps est de vivre chaque instant présent comme un ouvreau commencement.
  • Tel est le sens d'une expression comme « éternelle fiancée ». La codification des sentiments les sclérose, il faut les laisser libres pour qu'ils puissent continuer à vivre : « Laissons le champ libre... »

 

3/ Le scepticisme souriant

 

  • Brassens partage avec Villon ou Ronsard une certaine inquiétude face à la fuite du temps, et à la précarité des sentiments humains.
  • Il faut jouir de l'instant, refuser la routine qui nous guette.
  • Mais cela ne dépasse pas le stade d'un vague malaise : l'ironie, le clin d'œil prennent rapidement le dessus dans l'inspiration de Brassens.
  • Le registre littéraire de la chanson n'est pas angoissé, mais plutôt nostalgique, dans la tradition épicurienne de ses devanciers.
  • C'est en souriant, avec humour, et impertinence pour ses références mythologiques qu'il nous met en garde contre le mariage...

 

 

Conclusion

 

  • Non conformisme et respect de la tradition s'allient sans difficultés dans l'inspiration de Georges Brassens.
  • S'il récuse l'insignifiance et les contraintes de la vie quotidienne, c'est en se plaçant dans la lignée d'autres poètes illustres anticonformistes du passé, à commencer par François Villon.
  • Son inquiétude devant le passage du temps, notamment dans le domaine des sentiments amoureux, son désir de vivre un éternel présent, de profiter de l'instant présent, sa hantise de la sclérose, son refus des habitudes au profit d'une surprise toujours renouvelée, l'apparentent à la grande tradition des écrivains épicuriens, à la manière de Ronsard.