Les Pâques à New York – Seigneur, rien n’a changé

Blaise Cendrars, Les Pâques à New York – « Seigneur, rien n'a changé... » (vers 97-130)

 

Texte étudié :

Seigneur, je suis dans le quartier des bons voleurs,
Des vagabonds, des va-nu-pieds, des recéleurs.
Je pense aux deux larrons qui étaient avec vous à la Potence,
Je sais que vous daignez sourire à leur malchance.
Seigneur, l'un voudrait une corde avec un noeud au bout,
Mais ça n'est pas gratis, la corde, ça coûte vingt sous.
Il raisonnait comme un philosophe, ce vieux bandit.
Je lui ai donné de l'opium pour qu'il aille plus vite en paradis.
Je pense aussi aux musiciens des rues,
Au violoniste aveugle, au manchot qui tourne l'orgue de Barbarie,
A la chanteuse au chapeau de paille avec des roses de papier ;
Je sais que ce sont eux qui chantent durant l'éternité.
Seigneur, faites-leur l'aumône, autre que de la lueur des becs de gaz,
Seigneur, faites-leur l'aumône de gros sous ici-bas.
Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit,
Ce qu'on vit derrière, personne ne l'a dit.
La rue est dans la nuit comme une déchirure
Pleine d'or et de sang, de feu et d'épluchures.
Ceux que vous avez chassé du temple avec votre fouet,
Flagellent les passants d'une poignée de méfaits.
L'Etoile qui disparut alors du tabernacle,
Brûle sur les murs dans la lumière crue des spectacles.
Seigneur, la Banque illuminée est comme un coffre-fort,
Où s'est coagulé le Sang de votre mort.
Les rues se font désertes et deviennent plus noires.
Je chancelle comme un homme ivre sur les trottoirs.
J'ai peur des grands pans d'ombre que les maisons projettent.
j'ai peur. Quelqu'un me suit. Je n'ose tourner la tête.
Un pas clopin-clopant saute de plus en plus près.
J'ai peur. J'ai le vertige. Et je m'arrête exprès.
Un effroyable drôle m'a jeté un regard
Aigu, puis a passé, mauvais comme un poignard.
Seigneur, rien n'a changé depuis que vous n'êtes plus Roi.

Blaise Cendrars, Les Pâques à New York

 

Introduction :

 

En 1912, en France, la guerre approche. La société change : une nouvelle classe populaire issue de l'industrialisation envahit les villes où elle vit dans des conditions très difficiles. Dans de nombreux pays d'Europe, la misère sévit (Italie, Irlande) entraînant une forte émigration vers les USA en pleine expansion. Par ailleurs, du point de vue artistique, une véritable révolution voit le jour (musique, peinture, poésie..). C'est dans ce contexte que Cendrars, poète et aventurier, se rend à New York en avril, lors des fêtes chrétiennes de Pâques évoquant une promesse de vie nouvelle et de triomphe du bien sur le mal.

Les Pâques à New York : l'association de ces deux mots est insolite : d'un côté la tradition, de l'autre la modernité. Comment Cendrars parvient-il à combiner les deux mots ? C'est ce que nous verrons en étudiant la promenade du poète dans la ville ; nous analyserons ensuite la forme et le contenu de sa prière.

 

I). New York.

           

            1). Une promenade.

 

La régularité des distiques n'empêche pas une progression permettant de distinguer deux quartiers bien différents, celui des voleurs, celui des banques et des spectacles.

Le poème est écrit au présent : nous suivons Cendrars dans sa déambulation (nombreux indices spatiaux et temporels) ; la promenade se passe le soir, le poème évoque l'obscurité qui envahit les rues ; la lumière évolue au fil de l'espace et du temps : « becs de gaz » puis « lumière crue » du quartier des spectacles, puis ombre sinistre.

 

            2). Des rencontres.

 

Piéton, Cendrars croise sur son chemin des figures contrastées (sympathiques et pittoresques ou sinistre et inquiétantes) de New Yorkais qui rythment sa promenade :

-         Les bas-quartiers : peuple misérable mais chaleureux des émigrants. Impression de nombre de grâce à l'énumération et l'allitération en « v » du premier distique ; tous sont pauvres et vivent mal (ils comptent en « sous »). La rue gratuitement mais mal éclairée est leur domaine ; mais ils font de la musique de la philosophie, sont capables de coquetterie, même pitoyable. Le poète n'éprouve à leur égard ni peur, ni dégoût, ni mépris ; il leur parle et s'attarde en leur compagnie.

-         Le quartier des spectacles et des banques : le ton de Cendrars se fait agressif, le vocabulaire devient plus violent (v.17-18, 19-20, 21-22, 23-24). L'argent et la lumière s'imposent en contraste avec la pauvreté et l'obscurité ; la Banque prend la place du temple ; Cendrars est désormais dans le quartier des « méfaits » qui ont pignon sur rue.

-         Pour accentuer ce contraste, Cendrars fait une dernière rencontre ; cette fois, il a peur qui se traduise dans le texte par des anaphores, une accélération du rythme et des antithèses avec le début du poème.

 

Le hasard du calendrier emmène Cendrars dans une réflexion métaphysique sur le Bien et le Mal, sur l'espérance de bonheur ici-bas ou au paradis.

 

II). La forme et le contenu de sa prière.

 

Un poème en forme de prière : apostrophe Seigneur en anaphore, choix des distiques et de la métrique livre rappelant les versets bibliques, prière d'intercession en faveur des déshérités.

Il y a un rappel des moments forts de la vie de Jésus suscités par la promenade : les deux larrons, le tabernacle, les marchands chassés du temple. Cendrars jauge New York à l'aune du message évangélique : indulgence et promesse de salut pour les faibles et les pauvres, sévérité et méfiance envers les puissants et les riches.

Il constate également que les valeurs matérielles (la Banque) ont pris le pas sur les spirituelles (le temps) ; il en vient à interpeller Dieu : le paradis est bien lointain !

La métaphore finale par sa violence donne à entendre l'amertume et la colère du poète.

 

Conclusion :

 

En réponse à la problématique, on peut dire que tradition et modernité sont intimement mêlées dans le poème. Parfois, ils se répondent (voleurs d'autrefois et d'aujourd'hui, mais aussi liberté du ton sur lequel Cendrars dialogue avec Jésus) parfois ils s'opposent (le message évangélique antinomique avec les valeurs matérialistes).