Les grenouilles qui demandent un roi, La Fontaine

La Fontaine, Les grenouilles qui demandent un roi (Commentaire composé)

 

Introduction :

 

« Fables choisies mises en vers par Monsieur de La Fontaine » : par ce titre modeste, le poète se présentait comme le continuateur des fabulistes anciens, Esope et Phèdre. Phèdre situe la fable dans un contexte historique précis avant de raconter l'anecdote elle-même qui met en scène Esope. Avec La Fontaine, on a donc la réécriture d'une réécriture.
Dans "Les Grenouilles qui demandent un Roi" (1693), nous verrons comment La Fontaine structure son récit soulignant des changements successifs ; puis nous verrons les caractéristiques des grenouilles et les analogies avec les hommes ; et enfin nous nous intéresserons aux leçons morales et politiques...

 

Fable étudiée :

Les grenouilles se lassant
De l'état Démocratique,
Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin les soumit au pouvoir Monarchique.
Il leur tomba du Ciel un Roi tout pacifique :
Ce Roi fit toutefois un tel bruit en tombant
Que la gent marécageuse,
Gent fort sotte et fort peureuse,
S'alla cacher sous les eaux,
Dans les joncs, dans les roseaux,
Dans les trous du marécage,
Sans oser de longtemps regarder au visage
Celui qu'elles croyaient être un géant nouveau ;
Or c'était un Soliveau,
De qui la gravité fit peur à la première
Qui de le voir s'aventurant
Osa bien quitter sa tanière.
Elle approcha, mais en tremblant.
Une autre la suivit, une autre en fit autant,
Il en vint une fourmilière ;
Et leur troupe à la fin se rendit familière
Jusqu'à sauter sur l'épaule du Roi.
Le bon Sire le souffre, et se tient toujours coi.
Jupin en a bientôt la cervelle rompue.
Donnez-nous, dit ce peuple, un Roi qui se remue.
Le Monarque des Dieux leur envoie une Grue,
Qui les croque, qui les tue,
Qui les gobe à son plaisir,
Et Grenouilles de se plaindre ;
Et Jupin de leur dire : Eh quoi ! votre désir
A ses lois croit-il nous astreindre ?
Vous avez dû premièrement
Garder votre Gouvernement ;
Mais, ne l'ayant pas fait, il vous devait suffire
Que votre premier roi fût débonnaire et doux :
De celui-ci contentez-vous,
De peur d'en rencontrer un pire.

La Fontaine, "Fables" (III, 4)

 

I). Un récit structuré soulignant des changements successifs.

 

On retrouve dans le texte des étapes correspondantes à différents changements de régime politique :

-         La démocratie, « état démocratique » mis en relief par la brièveté d'un vers impair, l'heptasyllabe. Le participe présent « se lassant » (vers 1 et 2) inscrit cette démocratie dans la durée, se lassant peut être de l'ennui.

-         Pouvoir monarchique, écho sonore entre monarchique et démocratique. C'est la partie la plus longue de la fable (jusqu'au vers 25). Les vers 6 à 13 rapportent de manière vivante, par des vers courts et ironiques, ce premier comportement de terreur des grenouilles. Les vers 15 à 21 décrivent une attitude curieuse et familière des grenouilles.

-         Régime fondé sur la violence : « croque », « tue ». C'est la deuxième situation la plus développée, elle met en valeur le caractère incohérent des grenouilles. Chaque partie du récit correspond donc à un nouveau régime politique.

 

II). Caractéristiques des grenouilles et analogie avec les hommes.

 

            1). Caractéristique des grenouilles.

 

Les grenouilles sont personnifiées dès le vers 3 : « clameur ».

On remarque dès le début du texte des qualificatifs dépréciatifs à l'égard des grenouilles : « sottes », « peureuses ». Rapidité du rythme et caractère désordonnée de la fuite accentuée par les indices de lieu.

L'antithèse « géant » avec « soliveau » accentue la sottise des grenouilles.

Les grenouilles passent, au vers 22-23, d'un excès de peur à un excès de familiarité.
On remarque l'insatisfaction continue ainsi que le caractère grégaire de grenouilles caractérisées par la gradation ascendante au vers 15 : « la première », « une autre », « une fourmilière ». La Fontaine met ainsi, tout au long de la fable en avant la sottise des grenouilles.

 

            2). Analogies avec les hommes.

 

La fable met en scène des animaux qui ressemblent aux hommes dans des situations qui sont celles de la vie sociale et politique. Les similitudes donnent les clés de la fable :

-         les grenouilles et le peuple mis en relief par des termes qui se rapportent aux humains : « clameur », « la troupe », « le peuple ». Analogie qui relève aussi du comportement : insatisfaction, caprice, comportement velléitaire, peur, fuite...

-         allusion à la démocratie antique : deux formes de pouvoir monarchique, un roi débonnaire et un tyran. Cette réflexion est la réflexion sur le pouvoir que l'on retrouve chez beaucoup d'auteurs du XVIIème siècle comme Corneille ou encore Racine avec Britannicus.

 

III). Leçons morales et politiques.

 

Le récit est mené de telle façon que le lecteur peut tirer lui-même sa propre conclusion :

-         il y a une leçon politique : les lois ne doivent pas relever des caprices des peuples.

-         il y a une leçon morale : il faut se contenter de ce que l'on a.

 

Conclusion :

 

La fable prête aux animaux les qualités ou défauts des hommes « qui leur ressemblent ». La Fontaine se content souvent de donner aux animaux le caractère qu'ils avaient traditionnellement chez ses devanciers : le lion monarque orgueilleux, le renard un courtisan rusé. Mais notre fabuliste a généralisé le procédé ; il attribue à toutes ces bêtes un caractère en harmonie avec leur aspect physique (le héron « au long cou » : un délicat qui vit de régime, « la belette au nez pointu » : une rusée).

Il associe ainsi aux grenouilles un caractère sot, grégaire, bête.

D'autre part : « l'apologue, dit La Fontaine dans la préface de 1668, est composée de deux parties... le corps et la fable, l'âme la moralité ». Cette citation traduit l'importance qu'il attache à la morale. La morale est indissociable de la fable, tel le corps de l'âme.

Le but didactique réside ici dans l'importance de savoir se contenter de ce que l'on a.




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