Jules Supervielle : Soyez bon pour le poète

JULES SUPERVIELLE : POEMES DE L'HUMOUR TRISTE : SOYEZ BON POUR LE POETE (COMMENTAIRE COMPOSE)

Introduction :

Le poète a-t-il sa place dans la société ? A-t-il un rôle, une mission ? En quoi l'activité poétique consiste-t-elle exactement ? Autant de questions qui ne cessent de hanter les poètes et de leur inspirer certaines de leurs oeuvres les plus émouvantes. Supervielle, sur le point de publier un de ses premiers recueils, se confronte lui aussi à ces interrogations dans un bref poème sans titre qui s'ouvre comme une prière : "Soyez bon pour le poète...". Pour convaincre les lecteurs, il compose un subtil plaidoyer pour le Poète tout en révélant sa conception du travail poétique : il rejoint par là une tradition littéraire ancienne, qu'il renouvelle cependant par une écriture légère et une tonalité très personnelle.

Texte :

Soyez bon pour le Poète,
Le plus doux des animaux.
Nous prêtant son coeur, sa tête,
Incorporant tous nos maux,
Il se fait notre jumeau;
Au désert de l'épithète,
Il précède les prophètes
Sur son douloureux chameau;
Il fréquente très honnête,
La misère et ses tombeaux,
Donnant pour nous, bonne bête,
Son pauvre corps aux corbeaux;
Il traduit en langue nette
Nos infinitésimaux.
Ah! donnons-lui, pour sa fête,
La casquette d'interprète !

Jules Supervielle, Poèmes de l'humour triste

Analyse :

I) Le texte est un plaidoyer pour le Poète

Le système énonciatif montre que l'auteur veut agir sur le ou les lecteurs pour qu'ils modifient leur comportement envers le Poète.
Il recourt à des arguments divers, affectifs, moraux, sociaux, intellectuels, afin de justifier sa demande.
Il donne au Poète une image à la fois comique et pitoyable, propre à la rendre sympathique aux lecteurs. Son travail est comparé à un parcours sur un chameau, il est assimilé de façon inattendue à divers animaux : "bonne bête". "La casquette d'interprète" est à la fois dérisoire et cocasse (proposition finale). Le texte insiste sur les souffrances : "désert", "douloureux", "tombeaux", "pauvre corps".

II) Il suggère une conception précise de l'activité poétique

Le poète est là pour transcrire, traduire tous les aléas de l'âme humaine, c'est un "prophète" à la sensibilité exacerbée, il combat pour nous de manière active, il s'offre comme "le plus doux des animaux", voire se sacrifie : "donne son pauvre corps aux corbeaux". C'est grâce à lui que nous pouvons voir clair dans nos émotions. Rappelons que le poète Rimbaud se définissait comme un "voyant". L'activité poétique au service de l'humanité est un don mais également un métier difficile au service de l'humanité.

III) Il a une tonalité très personnelle

Elle suppose tout d'abord l'oubli de soi et la sensibilité à tout ce qui est humain. L'expérience humaine étrange se traduit par l'image "il se fait notre jumeau". Il faut dépasser sa propre individualité, pour épouser des autres humains avec son "coeur" et sa "tête". La matière de la poésie, c'est la sensibilité humaine dans ce qu'elle a de plus enfoui et de moins perceptible ("infinitésimaux"). La poésie emplira ses vers et ses strophes de ce qui frémit en nous de plus impalpable. L'accent est mis sur cette source d'inspiration universelle : l'âme humaine.
Elle est un travail pénible d'exploration du langage.
Elle parvient à l'expression parfaite de tout ce qu'est l'homme.

Conclusion :

Comme beaucoup de poèmes de jeunesse, "Soyez bon..." reste marqué par des traditions littéraires et porte en filigranes des textes d'illustres prédécesseurs. Pourtant il fait entendre une voix bien particulière, qui masque la souffrance et l'angoisse sous le voile de l'humour, et qui refuse l'emphase pour toucher plus sûrement le lecteur d'aujourd'hui. Si le vers reste régulier et la lange "nette", Supervielle s'autorise des jeux sonores et des métaphores audacieuses qui tranchent avec le sérieux des questions évoquées. Il s'engage déjà sur une voie originale, qui le tiendra à l'écart des révolutions poétiques les plus radicales, mais lui assurera une place parmi les poètes du XXème siècle, comme en témoignent les prix et le titre "Prince des poètes" qui lui furent décernés à la fin de sa vie.