Jules Supervielle

Supervielle, L’Escalier

Poème étudié

Parce que l’escalier attirait à la ronde
Et qu’on ne l’approchait qu’avec les yeux fermés,
Que chaque jeune fille en gravissant les marches
Vieillissait de dix ans à chaque triste pas,
-Sa robe avec sa chair dans une même usure-
Et n’avait qu’un désir ayant vécu si vite
Se coucher pour mourir sur la dernière marche;
Parce que loin de là une fillette heureuse
Pour en avoir rêvé au fond d’un lit de bois
Devint, en une nuit, sculpture d’elle-même
Sans autre mouvement que celui de la pierre
Et qu’on la retrouva, rêve et sourire obscurs,
Tous deux pétrifiés mais simulant toujours…
Mais un jour l’on gravit les marches comme si
Rien que de naturel ne s’y était passé.
Des filles y mangeaient les claires mandarines
Sous les yeux des garçons qui les regardaient faire
L’escalier ignorait tout de son vieux pouvoir
Vous en souvenez-vous? Nous y fûmes ensemble
Et l’enfant qui venait avec nous le nomma.
C’était un nom hélas si proche du silence
Qu’en vain il essaya de nous le répéter
Et confus, il cacha la tête dans ses larmes
Comme nous arrivions en haut de l’escalier.

Introduction

Objet d’étude : La poésie. Problème pour cibler certains poèmes.

Enjeu littéraire du texte : Réflexion sur l’escalier. C’est le seul recueil appelé comme cela, pourtant le mot est fréquent. L’escalier est d’ailleurs un thème récurrent dans ses poèmes de « Oublieuse mémoire » (Jules Supervielle).

Caractéristiques du poème : Poème écrit lorsque Supervielle a 50 ans. Son recueil est une œuvre de maturité, où il va chercher à conquérir la réalité dans son intégralité :

? Problématique du recueil : L’intimisme métaphysique.

Ici, l’escalier semble être comme celui du destin. Chaque marche est ainsi une étape de la vie. Le mot est d’ailleurs présent trois fois dans le poème : au début, aux 2/3 et à la fin. Cela montre que le terme doit avoir de l’importance pour l’auteur. Cependant, il faut noter que les poètes ne se font pas la même représentation de l’escalier.

Plusieurs significations :

L’escalier un peu byzarre : visée temporelle (passé vers le présent) mais il est plus un lieu qu’un moment, ce qui est assez dérangeant. Il nous fait plus réfléchir à notre rapport au temps qu’à l’espace.

Climat de sérénité, de tranquillité, bien marqué par le balancement de l’alexandrin avec ses deux hémistiches (le poème est écrit en alexandrins).

Plan

Hypothèse de lecture : L’escalier est l’image du destin.

I. Rôle magique et maléfique de l’escalier (Les expressions de vie qui y sont présentées débouchent sur la solitude).

1. Quelqu’un brûle sa vie
2. Quelqu’un rêve sa vie (expérience)

II. L’escalier semble avoir perdu son pouvoir inquiétant

1. Relation d’amitié, de sympathie
2. L’amour

I. Rôle magique et maléfique de l’escalier

Démarrage étonnant du poème par une subordonnée causale dont on ne trouve pas la principale « parce que l’escalier ». « parce qu’une fillette » est une surenchère de la dimension causale. Ceci est étonnant ; D’habitude, il y a une subordonnée principale puis une autre mais rien ici. On a l’impression que « parce que » est une réponse à une question posée sur la vie.

Réflexion dans la familiarité (intimisme) qui est une façon de nous emmener dans ses réflexions.

Le nom « escalier » encadre le poème : au début, aux 2/3 et à la fin.

L’escalier attire « à la ronde » : Il n’y a pas de limite, qui qu’on soit, on est attiré.

En quelque sorte, on ne peut pas échapper à cette question fondamentale qui nous définit comme des êtres humains. En même temps, ceux soumis à ce pouvoir ont une attitude particulière : confiance, vérité qu’on ne veut pas voir et recueillement. L’homme se diverti pour ne pas penser à la mort.

Indétermination : « on » (tout le monde est attiré, personne ne peut y résister).

1. Quelqu’un brûle sa vie

Les premiers vers sont fortement marqués par des assonances en « i » et « a ».

L’alternance est une référence à la fébrilité de ces gens dans l’attraction de l’escalier.

Cette expérience est vécue en majorité par des filles. Le choix de ce point est intéressant par leur attitude, leur volonté de maturation plus rapide chez elles que chez les garçons. « brûler sa vie » : rapport aux filles car elles sont pressées de devenir des femmes, de faire passer la vie plus vite.

Si la fille a peur d’être femme, elle trouve refuge dans le rêve. En choisissant de mentionner les filles, l’auteur porte un regard assez pointu sur la psychologie féminine.

Généralisation : « chaque jeune fille », comme si toutes étaient tentées par cette accélération.

Lexique du mouvement : « attirer les gens, approcher, aller vers, gravir, (idée de pénibilité accentuée en « ant » : gravissant) ». Quant on essaie de comprendre ce mouvement, apparition d’un autre lexique : « triste, usure, se coucher pour mourir (idée de lassitude) ». On comprend alors un peu ce qu’il se passe …
… Chaque jeune fille dans cette recherche de l’anticipation serait donc alors dans un mouvement dangereux. Au final, cette expérience les conduirait au contraire de ce qu’elles recherchent : Elles veulent grandit vite pour vivre leurs beaux moments mais elles vieillissent trop vite et veulent du coup mourir car elles sont essoufflées (état morbide, expérience de vie négative).

Sonorités en [r] « mourir sur la dernière marche » (sentiment du râle du mourant).

Extrapolation : « cet escalier est une montagne », « se coucher pour mourir » (finalité).

Approche de la mort négative. Quand on aspire à la mort parce qu’on n’en peut plus de la vie, on est dans une aspiration et on franchit le cap. Mort = repos, terme à la souffrance de la vie, l’ennui, la lassitude.

2. Quelqu’un rêve sa vie

Ici, ce n’est plus une « jeune fille » mais une fillette (« loin de là »). Une autre destinée nous est proposée, cette expérience de vie a l’air d’être liée au rêve : « rêver sa vie », « heureuse ». Emploi de nombreux termes sur l’illusion, la simulation. On peut échapper à la mort par les rêves mais cependant, cette expérience nous isole.

Lexique de l’immobilité : « sculpture, sans mouvement, pierre, pétrifié » : Ces rêves se transforment en statue de pierre (illusion de bonheur).

Beaucoup de sonorités en [u] et [ou]. Ce sont des sonorités lourdes, comme si ces filles restaient prisonnières de leur monde rêveur.

Égarement de l’immaturité sur les marches.

Au final, exposition de deux pôles excessifs de la passion : vivre sa vie à « 200km/h (vie affolée) ou vie théorique (rêver sa vie).

II. L’escalier semble avoir perdu son pouvoir inquiétant

« gravir » + « gravissant » mais aussi « on gravit », emploi du présent : Qu’est-ce qui peut se produire pour que cet escalier si effrayant nous permette de le regarder sans peur ? ? Par la communication, l’amour … sans ce retour morbide de la question métaphysique de la mort.

« un jour » : non précisé, cela dépend de chacun de nous, si on se sent prêt.
Mais pourquoi l’escalier est maintenant accepté ? « Comme si » : Il doit y avoir un assagissement, pour un bonheur simple.

Les sonorités sont d’ailleurs plus légères dans cette partie du poème.

Les filles sont actives : elles mangent les mandarines … (Persistance du modèle féminin où les garçons sont passifs).

Note de couleur : « claires mandarines ». C’est la seule note de couleur de tout le poème. L’auteur pense alors à introduire une note de gaieté. Note : Nous sommes en 1934, à cette époque, les mandarines sont très chères. Elles sont donc ici mentionnées comme un cadeau.

Regard sympathique des garçons sur cette action : Il n’y a pas de conflit.

On a l’impression que tout est devenu naturel, familier : Les individus acceptent leur condition, ils ne se révoltent plus. On a l’impression que les tensions sont tombées.

« Vous en souvenez-vous ? » : L’auteur interpelle le lecteur, l’enfant qui venait avec nous : soit l’enfant que l’on a été, soit l’enfant que l’on a fait (il s’adresse alors à sa femme).

Dédramatisation : Retour au passé simple : « nous y fûmes encore ». Il évoque un enfant, il nomme le pouvoir de l’escalier « il le nomma », il nous rappelle à notre finitude (la mort).

Vers 21 : Quelque chose montre que ce constat là n’est pas un constat malheureux, il manque d’ailleurs un point d’exclamation. Là encore, dédramatisation : Il y a dans l’enfant toutes les raisons d’être optimiste, joyeux par rapport à cet escalier.

« Comme nous arrivions en haut de l’escalier » (dernier vers). Il n’y a pas de révolte inutile, de refus, de fuite : Le rêve est une illusion, il faut affronter sereinement cette situation.

Conclusion

Sur cet escalier, il y a le débat sur la vie et la mort qui sont intimement liés. L’enfant détient une des clefs de la sagesse. Ne pas dire la mort car ce rapport morbide à la mort ne donne pas de sens à la vie et accroît les inquiétudes. Par rapport à ce destin, cette finitude, il ne faut ni tomber dans la révolution ni dans la morbidité.

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