Document sans nom

AGRIPPA D'AUBIGNE, LES TRAGIQUES : JUGEMENT (COMMENTAIRE COMPOSE)

Introduction :

Agrippa d'Aubigné (1552-1630) est un poète et écrivain français dit « baroque » et qui s'inscrit dans le courant humaniste du 16e siècle. Il fut un partisan fervent de la religion calviniste et s'engagea dans l'armée protestante lors de la seconde guerre de religion (1567-1568). D'Aubigné participe aux batailles et aux pourparlers de paix. Il est absent de Paris durant les massacres de 1572, blessé à la suite d'un duel, mais il en garde une rancune tenace à la monarchie. « Les Tragiques » conservent la trace des visions d'horreur dont il fut le témoin.

Il nous livre ici une évocation imagée et violente des guerres de religion, vues du côté protestant. Le message de ce texte épique et tragique peut s'énoncer ainsi : aucun bourreau, aucun fratricide ne pourra échapper au jugement dernier parce qu'il trouvera partout face à lui la nature dont il a détruit la valeur et les fonctions en faisant d'elle le cadre de la destruction de ses semblables. En lui demandant des comptes, cette nature se substitue à la divinité. Possible question d'oral : comment les modalités de parole choisies permettent-elles au poète de dénoncer les horreurs commises et d'affirmer l'impossibilité pour les criminels d'échapper au jugement divin ?

Texte étudié :

Qui se cache ? qui fuit devant les yeux de Dieu ?
Vous, Caïns fugitifs, où trouverez-vous lieu ?
Quand vous auriez les vents collés sous vos aisselles
Ou quand l'aube du jour vous prêterait ses ailes,
Les monts vous ouvriraient le plus profond rocher,
Quand la nuit tâcherait en sa nuit vous cacher,
Vous enceindre la mer, vous enlever la nue,
Vous ne fuirez de Dieu ni le doigt ni la vue.
Or voici les lions de torches acculés,
Les ours à nez percés, les loups emmuselés :
Tout s'élève contre eux : les beautés de Nature,
Que leur rage troubla de venin et d'ordure,
Se confrontent en mire et se lèvent contre eux.
« Pourquoi, dira le Feu, avez-vous de mes feux,
Qui n'étaient ordonnés qu'à l'usage de vie,
Fait des bourreaux, valets de votre tyrannie ? »
L'air encore une fois contre eux se troublera,
Justice au juge saint, trouble, demandera,
Disant : « Pourquoi, tyrans et furieuses bestes,
M'empoisonnâtes-vous de charognes, de pestes,
Des corps de vos meurtris ? » - « Pourquoi, diront les eaux,
Changeâtes-vous en sang l'argent de nos ruisseaux ? »
Les monts, qui ont ridé le front à vos supplices :
« Pourquoi nous avez-vous rendu vos précipices ?
- Pourquoi nous avez-vous, diront les arbres, faits
D'arbres délicieux, exécrables gibets ? »
Nature, blanche, vive et belle de soi-même,
Présentera son front ridé, fâcheux et blême,
Aux peuples d'Italie et puis aux nations
Qui les ont enviés en leurs inventions,
Pour, de poison mêlé au milieu des viandes,
Tromper l'amère mort en ses liqueurs friandes,
Donner au meurtre faux le métier de nourrir,
Et sous les fleurs de vie embûcher le mourir.

Analyse :

I) Un réquisitoire sans appel contre la cruauté et la bêtise humaine

A. L'engagement de l'auteur

Le premier paragraphe (l.1-8) donne l'opinion de l'auteur : il prend ici position en interpellant vivement tous les meurtriers : « vous », les appelle « Caïns », soit « traîtres », « meurtriers de leurs propres frères » dans la terminologie Chrétienne. Sa thèse apparaît à la l.8 : « vous ne fuirez de Dieu ni le doigt ni la vue ». Il n'a aucun doute, sa prophétie est sans appel. Puis il laisse la place à la voix de la nature jusqu'à la fin du chant : il donne ainsi l'impression d'acculer les coupables aux reproches de la nature, après les avoir apostrophés.

Il est en colère, il est inquiet. Il réagit violemment à l'égard des nations qui ont nourri le meurtre (Italie) et souligne le caractère trompeur des nations (l.34).

B. Des atrocités commises avec un sentiment d'impunité

Le recours à la ruse pour commettre les pires horreurs : le mensonge, le poison, utilisation perverse des ressources de la nature à des fins criminelles. La nature est détournée de ses fonctions habituelles : nourrir, apporter la vie, un air pur… Les oppositions systématiques entre la beauté, bonté naturelle de la nature, et la noirceur de l'âme humaine : contrastes permanents.

Le champ lexical du massacre : au-delà de la guerre, de l'affrontement civilisé entre deux armées, c'est du meurtre aveugle et cruel dont il s'agit, de victimes civiles et innocentes. Resituer dans le contexte. L'horreur est particulièrement suggérée par l'action fratricide : Caïn tuant Abel. Les hommes sont alors représentés par la métaphore d'animaux sauvages et carnassiers : des loups, des lions, des ours.

La contradiction des guerres de religion : on tue au nom de la foi, on en oublie les préceptes divins.

II) Un sermont chrétien

A. Un chant mystique, éloge de la Création

Les locuteurs qui alternent dans ce chant sont tous des éléments de la nature, et leur prise de parole est régulièrement annoncée par des guillemets : le feu (l.14), l'air (l.17), les eaux (l.21), les monts (l.23), les arbres (l.25), puis la Nature toute entière (l.27), et enfin la terre, nourricière (« ventre »), l.35. La mort et la vie, les deux forces qui animent l'univers, concluent le chant en venant toutes deux témoigner au tribunal divin.

La nature, dans toutes ses composantes, est présentée comme profondément et fondamentalement bonne, aux fonctions vitales et nourricières, telle que l'a conçue Dieu. Le récit cosmogonique (= de la création de la Terre par Dieu) est sous-jacent. Elle se fait déjà messager de Dieu, puisqu'elle demande des comptes (l.11, 13, 14, 25, 27, 35). Elle esquisse le jugement dernier.

Omniprésence de Dieu (l.3, 4, 6, 8) et des références bibliques. Dieu a fait alliance avec la nature et la mandate pour demander des comptes. La nature est une divinité vengeresse participant au jugement dernier.

Grande force visuelle du texte et procédés rhétoriques de l'insistance : un texte épique. Personnifications multiples (l'aube, la nuit...).

B. La suffisance des hommes sanctionnée par le châtiment divin

Le « jugement dernier » : en partie titre du chant, c'est la croyance, particulièrement forte dans le protestantisme, que le Christ, à la fin des temps, fera connaître le sort de chacun des vivants et des morts en fonction des actes accomplis au cours de la vie. Contrairement à la philosophie catholique, le paradis n'est pas promis à tous. Le lien entre vie terrestre et dans l'au-delà est très fort dans le protestantisme.

Personne n'y échappera, c'est inéluctable, tous comparaîtront un jour devant le tribunal de Dieu et devront rendre des comptes. Il est vain de croire que l'on peut y échapper. Dieu tout puissant, créateur du ciel et de la terre, rétablira l'ordre des choses.

Les bêtes sauvages sont capturées malgré leur sauvagerie, réduites à des bêtes de cirque que l'on exhibe (l.10). V.27 : allégorie, image négative qui suggère des catastrophes à venir.

Conclusion :

C'est une véritable profession de foi que renforce l'usage du registre épique que nous livre ici Agrippa d'Aubigné. Il nous fait part de son engagement religieux, et rappelle que nul ne peut se soustraire au Jugement Dernier. Ce texte évoque des scènes d'horreur, de massacres, d'exécutions dans un cadre religieux. Cette violence exercée à l'égard de « frères » dont le seul crime est d'avoir d'autres croyances est tragique. Cette situation conduit à réfléchir sur la nature humaine et sur la possibilité ou non pour l'homme d'échapper à un destin de vengeance et de malheur depuis la faute originelle : fatalité et tragédie.