Edmond Rostand : Cyrano de Bergerac : Acte II scène 8 : Non, merci !

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Extrait du commentaire :

Nous allons étudier la scène 8 de l'acte II de « Cyrano de Bergerac » d'Edmond Rostand. Lorsque Rostand écrit « Cyrano de Bergerac », la France est dans un état morose suite à la guerre de 1870 et de la perte de l'Alsace Lorraine. Par une pièce mettant en valeur les aspects patriotiques du pays, l'auteur connaît immédiatement un très large succès, lequel dure toujours. Dans la scène 8 de l'acte II Cyrano, après avoir lors d'une algarade remis à sa place un grand personnage de l'État, le conte de Guiche, explique par l'intervention de son ami Le Bret son système de vie lors d'une longue tirade. Quel est donc le mode de vie que Cyrano suit et qui lui donne des rapports sociaux parfois difficiles ? Il commence dans une partie importante par mentionner avec beaucoup d'exemples son refus de toute forme de versatilité à l'égard de tout le monde. Il précise ce qui lui apporte cette liberté de penser et de vivre. C'est une scène importante pour comprendre Cyrano bien qu'elle ne comprenne que deux tirades qui sont deux nouvelles professions de foi du héros. Dans un premier temps, nous étudierons la construction des images puis, en second lieu, nous analyserons la complexité du personnage de Cyrano...

Texte étudié :

LE BRET, désolé, redescendant, les bras au ciel.
Ah ! dans quels jolis draps...

CYRANO
Oh ! toi ! tu vas grogner !

LE BRET
Enfin, tu conviendras
Qu'assassiner toujours la chance passagère,
Devient exagéré.

CYRANO
Hé bien oui, j'exagère !

LE BRET, triomphant.
Ah !

CYRANO
Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi,
Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi.

LE BRET
Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,
La fortune et la gloire...

CYRANO
Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?...
Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S'aller faire nommer pape par les conciles
Que dans les cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ?
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : « Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François » ?...
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire une visite qu'un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais... chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l'oeil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, - ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d'en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

LE BRET
Tout seul, soit ! mais non pas contre tous ! Comment diable
As-tu donc contracté la manie effroyable
De te faire toujours, partout, des ennemis ?
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