ALEXANDRE DUMAS : PAULINE : CHAPITRE VII : LA PREMIERE APPARITION D'HORACE DE BEUZEVAL (COMMENTAIRE COMPOSE)


Texte étudié :

Au même instant, car ce qui se passa fut rapide comme un éclair, la meute s'ouvrit, le sanglier blessé passa au milieu d'elle, et avant que Mme de Luciennes elle-même eût le temps de jeter un cri, il était sur Paul ; Paul tomba renversé et l'animal furieux, au lieu de suivre sa course, s'arrête acharné sur son nouvel ennemi.

Il y eut alors un silence terrible ; Mme de Luciennes, pâle comme la mort, les bras tendus vers son fils, essayait de parler et murmurait d'une voix presque inintelligible : « sauvez-le ! Sauvez-le ! » M. de Luciennes, qui était le seul armé, prit sa carabine et voulut ajuster l'animal ; mais Paul était dessous, la plus légère déviation de la balle, et le père tuait le fils. Un tremblement convulsif s'empara de lui ; il vit son impuissance, et laissant tomber son arme, il courut vers Paul en criant : « Au secours ! Au secours ! ». Les autres chasseurs le suivirent. Au même instant, un jeune homme s'élança à bas de cheval, sauta sur le fusil, et de cette voix ferme et puissante qui commande : « Place ! » cria t-il. Les chasseurs s'écartèrent pour laisser passer le messager de mort qui devait arriver avant eux. Ce que je viens de vous dire s'était passé en moins d'une minute.

Tous les yeux se fixèrent aussitôt sur le tireur et sur le terrible but qu'il avait choisi quant à lui, il était ferme et calma, comme s'il eût eu sous les yeux une simple cible. Le canon de la carabine se leva lentement de terre ; puis, arrivé à une certaine hauteur, le chasseur et le fusil devinrent immobiles comme s'ils étaient de pierre ; le coup partit, et le sanglier blessé à mort roula à deux ou trois pas de Paul, qui, débarrassé de son adversaire, se releva sur un genou son couteau de chasse à la main. Mais c'était inutile, la balle avait été guidée par un œil trop sûr pour qu'elle ne fût pas mortelle. Mme de Luciennes jeta un cri et s'évanouit, Lucie s'affaissa sur son cheval et serait tombée si l'un des piqueurs ne l'eût soutenue ; je sautai à bas du mien et je courus vers Mme de Luciennes ; quant aux chasseurs, ils étaient tous autour de Paul et du sanglier mort, à l'exception du tireur, qui, le coup parti, reposa tranquillement sa carabine contre le tronc d'un arbre.

Mme de Luciennes revint à elle dans les bras de son fils et de son mari : Paul n'avait qu'une légère blessure à la cuisse, tant s'était passé rapidement ce que je viens de vous raconter. La première émotion effacée, Mme de Luciennes regarda autour d'elle ; elle avait toute sa gratitude maternelle à exprimer à un homme, elle cherchait le chasseur qui avait sauvé son fils. M. de Luciennes devina son intention et le lui amena. Mme de Luciennes lui saisit la main voulut le remercier, fondit en larmes, et ne put prononcer que ces mots : « Oh ! Monsieur de Beuzeval !… ».

Analyse :

Introduction


Nous allons étudier un extrait du chapitre VII de « Pauline » de Dumas. Après l'intervention d'Alfred qui lui confesse son amour et l'admiration qu'il a ressenti pour elle lors de leur première rencontre, Pauline commence la narration de son histoire. Intervient donc ici notre troisième narrateur. Pauline va éclairer le lecteur sur les raisons de son malheur. Nous avons ici une longue analepse (retour en arrière) qui explique sa rencontre avec Horace de Beuzeval. Cet extrait correspond à la première apparition d'Horace de Beuzeval, un personnage à la fois fascinant et inquiétant qui préfigure la fin. Dans un premier temps, nous étudierons l'aspect épique et cruel de cette scène, en second lieu, nous verrons les procédés de la dramatisation puis, en quoi nous pouvons parler d'une scène émouvante et d'un personnage inquiétant.

I) Les caractères épique et cruel


La focalisation est interne, Pauline raconte elle-même l'histoire, « ce que je viens de vous dire… ». Le chapitre VII commence avec les aventures de Pauline qui se retrouve prisonnière dans le caveau du château de Burcy. La narratrice ralentit le rythme du récit à partir de l'automne de 1830, époque de sa rencontre avec le comte. Nous avons les différentes étapes retranscrites de la scène de chasse, d'abord, l'attente paisible des femmes, leur entrée dans la course au moment de la vue, le dénouement sanglant avec le massacre du sanglier par les chiens. Il se produit alors un coup de théâtre, le sanglier qu'on croyait presque mort fonce sur Paul. La bête prend le dessus sur l'homme. Ce passage contient une intensité dramatique au point que la communauté toute entière est dans l'horreur. Le revirement de situation est total, le simple amusement devient une véritable tragédie. L'atmosphère de la chasse évolue au cours du récit. Si le caractère épique domine au début de l'extrait avec, « le bruit du cor », la notion de divertissement, « tout le plaisir de la chasse », « moitié riant, moitié tremblant », le combat se transforme vite en cauchemar par ses connotations cruelles et macabres, « en hurlant et tout ensanglanté », « le spectacle sanglant ».

Dans le but de mettre en avant l'aspect épique et cruel de la scène, des procédés de dramatisation sont mis en avant.

II) Les procédés de la dramatisation


Une accélération des événements se produit, en effet au niveau des notations temporelles, nous constatons qu'elles marquent toutes la brièveté, « au même instant », « rapide comme l'éclair », « aussitôt », « en moins d'une minute », « au même instant ». La tension atteint son paroxysme, nous avons un maximum d'évènements concentrés en un minimum de temps. Nous avons des variations de rythme, les actions rapides du début, « s'ouvrit », « passa », succède un arrêt, « silence terrible », « essayait de parler ». Cela met en avant l'attente de la communauté prise par l'angoisse de l'évènement. L'entrée en scène d'Horace relance l'action, « s'élança », « sauta », « cria », avant de laisser place à un nouveau moment de calme, « se leva lentement », « immobiles », bientôt suivi par une nouvelle suite de réactions, « jeta un cri », « s ‘affaissa », « sautai », « courus ». Le mode de narration est un autre procédé de la dramatisation car Pauline raconte la scène comme elle l'a vécue, sans dévoiler par avance le dénouement. Le lecteur n'append l'issue du combat qu'à la fin, et l'identité du sauveur est préservée par les périphrases, « un jeune homme », « le messager de la mort », « le tireur » ou, « le chasseur qui avait sauvé son fils ».

Le suspens est ainsi ménagé jusqu'au bout ce qui est confirmé par la marque de surprise, « c'était donc lui ? ». La scène en est d'autant plus émouvante.

III) Un passage très émouvant


Nous pouvons évoquer le registre tragique, renforcé par le jeu de théâtralité souligné avant que le drame ne commence, les chasseurs sont « placés en cercle à quarante ou cinquante pas de distance du lieu où se livrait le combat ». Il s'agit cependant d'un spectacle macabre et bien cruel. L'irruption du sanglier et son acharnement sur Paul font basculer la scène dans le tragique, nous approchons la mort et l'impuissance de l'homme face à cette fatalité. Cependant, l'émotion est d'autant plus exacerbée qu'à la fin du passage le registre est plutôt pathétique. Le drame semble plus tragique encore puisqu'il a lieu sous les yeux de sa mère, de son père et de sa sœur. Les réactions de la mère sont privilégiées et renforcent l'aspect émouvant de l'extrait, « murmurait d'une voix presque inintelligible : sauvez-le! Sauvez-le! », « jeta un cri », « ne put prononcer que ces mots », « s'évanouit ». Elle vise ainsi à communiquer une émotion intense.

Le portrait du héros dans cette scène fait de lui un personnage singulier dont nous allons étudier à présent les caractéristiques.

IV) Un héros inquiétant


Les qualificatifs le concernant font de lui un être à part, mais dans un premier temps un mouvement d'hommage lui est rendu, « s'écartèrent pour laisser passer ». En second lieu, lorsque la foule est en panique, son attitude contraste par son impassibilité, il est « ferme et calme », agit « lentement », revient « tranquillement ». Le sang froid le caractérise. Cependant, sa froideur semble être mise en cause à travers l'expression, « comme s'ils étaient de pierre ». Il est ensuite désigné par la périphrase, « le messager de la mort ». Cette première apparition aux yeux de Pauline fait de lui un personnage ambigu. Son adresse à tuer pourrait préfigurer le meurtre final de la jeune femme anglaise.

Conclusion


Cet extrait met en évidence un personnage essentiel dans le roman qui représente par excellence le personnage maudit, à la fois plein de qualités, de grandeur mais aussi très attiré par le mal. Le héros double semble conscient et inconscient de l'être à la fois capable du meilleur comme du pire. La scène est dramatique et donne le ton du roman. La mise à mort de l'animal préfigure celle de Pauline.