Henri Barbusse

Barbusse, Le Feu, Chapitre 20, Le barrage de feu

Texte étudié

C´est le barrage. Il faut passer dans ce tourbillon de flammes et ces horribles nuées verticales. On passe. On est passé, au hasard; j´ai vu, çà et là, des formes tournoyer, s´enlever et se coucher, éclairées d´un brusque reflet d´au-delà. J´ai entrevu des faces étranges qui poussaient des espèces de cris, qu´on apercevait sans les entendre dans l´anéantissement du vacarme. Un brasier avec d´immenses et furieuses masses rouges et noires tombait autour de moi, creusant la terre, l´ôtant de dessous mes pieds, et me jetant de côté, comme un jouet rebondissant. Je me rappelle avoir enjambé un cadavre qui brûlait, tout noir, avec une nappe de sang vermeil qui grésillait sur lui, et je me souviens aussi que les pans de la capote qui se déplaçait près de moi avaient pris feu et laissaient un sillon de fumée. À notre droite, tout au long du boyau 97, on avait le regard attiré et ébloui par une file d´illuminations affreuses, serrées l´une contre l´autre comme des hommes.

– En avant!

Maintenant, on court presque. On en voit qui tombent tout d´une pièce, la face en avant, d´autres qui échouent, humblement, comme s´ils s´asseyaient par terre. On fait de brusques écarts pour éviter les morts allongés, sages et raides, ou bien cabrés, et aussi, pièges plus dangereux, les blessés qui se débattent et qui s´accrochent.

Barbusse, Le Feu

Introduction

Né à Asnières le 17 mai 1873, Henri Barbusse est un écrivain français qui se fit remarquer par un roman naturaliste, L’Enfer (1908).

Mais son chef-d’œuvre demeure Le Feu (1916, prix Goncourt), récit sur la Première Guerre mondiale dont le réalisme souleva les protestations du public de l’arrière.

Extrait du chapitre 20, le passage donné ici retrace un épisode particulièrement difficile, le franchissement d’un barrage de feu.

Tout le texte est marqué par des images de violence et de destruction, rapportées par le narrateur à la première personne.

Acteur et témoin, il joue donc ici un double rôle : retracer une expérience vécue personnellement et collectivement et transformer, par son récit, le témoignage en littérature.

I. Les images de la guerre

Le thème de l’extrait est donné par le développement d’un champ lexical de la destruction et de la confusion avec un élément dominant, le feu.

1. Le thème du feu

Renvoyant au titre du roman, le « feu » est omniprésent dans l’extrait. On y retrouve en effet les « flammes », la lumière et l’image de l’enfer. Les « flammes » sont évoquées tout au début du texte associées au terme « tourbillon » et réapparaissent sous d’autres dénominations (« brasier », « immenses et furieuses masses rouges »).
Le feu est également exprimé par d’autres termes comme « brûlait », « grésillait », « avaient pris feu ».
Il est constamment associé à l’idée de destruction : feu des explosions, feu des incendies.

2. L’expression de la destruction

Elle se fait à travers l’utilisation de verbes ou de noms.
Les verbes suggèrent le résultat d’explosions (« tournoyer », « s’enlever et se coucher »), la chute (« tombait », « tombent », « échouent »), les gestes désespérés pour échapper au massacre (« on court », « se débattent », « s’accrochent »).
Les noms soulignent la disparition (« anéantissement »), la mort (« cadavre », « nappe de sang »), la confusion (« tourbillon », « nuées », « des formes », « vacarme »).

3. Une scène d’enfer

.L’impression générale est celle d’un tableau des enfers. Le narrateur insiste sur l’immense, l’horrible et sur l’incertain.
L’immense et l’horrible sont rendus par des adjectifs qui soulignent l’action poussée au paroxysme : « horribles », « immenses », « furieuses ».
Les images d’une apocalypse viennent de l’expression « au-delà » qui connote un châtiment divin, de l’insistance sur le feu, de la référence aux « formes », aux « faces étranges » et aux « espèces de cris » : les difficultés d’identification laissent penser qu’il ne s’agit pas d’êtres humains.
Le narrateur rend ainsi, sous une forme apocalyptique, une action à laquelle lui-même a participé.

II. Une expérience individuelle et collective

Il est intéressant d’observer le système énonciatif du texte : on y remarque l’utilisation répétée de la première personne du singulier et l’emploi de « on ». Ces deux pronoms sont révélateurs de la présence du narrateur et de son appartenance à un groupe.

1. Les indices de la présence du narrateur/acteur

La première personne apparaît à plusieurs reprises dans le texte sous la forme du pronom sujet (« j’ai vu », « J’ai entrevu », « Je me rappelle » ; « Je me souviens »), soit sous la forme du complément (« autour de moi », « me jetant »).
Les verbes utilisés (verbes de perception visuelle) soulignent un rôle d’observateur, mais également un rôle d’acteur.
Le narrateur est pris dans la mêlée, comme le montre l’utilisation du pronom « on », ainsi que l’expression « me jetant de côté comme un jouet rebondissant ».

2. La présence d’un groupe de combattants

Le narrateur se trouve à l’intérieur d’un groupe, comme le rappelle l’utilisation de « on » et son alternance avec le « je » (« on passe», « on est passé », « on avait le regard attiré », « on court », « on en voit », « on fait de brusques écarts »).
L’emploi du possessif « notre » (« A notre droite ») insiste sur cette appartenance à un groupe, parmi lequel se distinguent d’autres participants, qui sont aussi des témoins et des acteurs dont les gestes sont exprimés à la troisième personne du pluriel.
Le narrateur rapporte en effet ce qu’il voit et ce qu’il fait ainsi que ce que font les autres. L’expérience collective englobe tous ceux qui sont cités indistinctement dans le texte : les « formes » humaines, les « faces étranges », le cadavre en feu et ceux qui brûlent (« une file d’illuminations affreuses »), les morts, les blessés.
Le témoignage du narrateur, permis par sa présence sur les lieux et sa qualité de combattant, englobe tous ceux qui se trouvaient dans la même situation. Ils resteront à jamais anonymes, mais cependant évoqués, dans leurs actions, leur courage, leur mort.

III. Un récit vécu et recomposé

Le sous-titre du roman, « Journal d’une escouade », indique qu’il s’agit d’un témoignage pris sur le vif et vécu.
Il s’agit aussi d’un roman, ce qui implique une ré-écriture. L’expérience individuelle et collective est de ce fait recomposée avec un décalage de temps. Certains indices le rappellent, comme les temps des verbes et la double situation du narrateur.

1. Les différents emplois du présent

Un certain nombre de verbes du texte sont conjugués au présent, mais celui-ci a au moins deux valeurs.
Il retrace les faits présentés comme actuels au moment où le lecteur les lit ou des faits situés dans le présent du narrateur, au moment où il écrit.
Le présent de narration : il présente les faits en les actualisant et donne au lecteur l’impression qu’il assiste à la scène. On trouve ce type de présent d’un bout à l’autre du texte : « C’est », « Il faut », « On passe », « on court presque », « on en voit », « tombent », « échouent », « se débattent », « s’accrochent ».
Cet emploi du présent, qui correspond à certains verbes dont le sujet est « on », souligne la participation du narrateur. Il tente, par cet emploi, de rendre avec le plus d’actualité possible les faits réels tels qu’il les a vécus. On perçoit, à cette manière de faire, la recomposition du récit.
Celle-ci apparaît également dans l’utilisation du présent de l’écriture : il correspond au moment où le narrateur reconstitue le récit. On le voit à l’utilisation des verbes comme « Je me rappelle », « je me souviens », qui soulignent clairement le décalage dans le temps. L’indication du fonctionnement de la mémoire est d’ailleurs préparée par les verbes de perception au passé composé.

2. Les différents passés du texte

Le récit comporte un grand nombre de verbes au passé, dont l’emploi correspond à ce qui a été vécu et qui est rapporté plus tard.
Le passé composé : les deux verbes « j’ai vu », « j’ai entrevu » expriment des perceptions visuelles achevées mais dont le souvenir demeure, en images fortes que le narrateur rapporte avec précision.
L’imparfait : il traduit des actions passées, qui ont duré lorsqu’elles se produisent, qui sont terminées mais que le narrateur reprend dans son récit en les situant clairement dans le passé.
Cette alternance des temps souligne l’expérience vécue dans le passé, mise en mémoire et reprise sous la forme de récit actualisant l’horreur vécue et subie.

Conclusion

L’extrait ne comporte aucune analyse psychologique. Il rapporte uniquement des faits, en tentant de rendre la tension, la rapidité, l’angoisse, même si aucun terme n’y fait directement référence.
Le constat rapporté avec l’apparence de la plus grande objectivité est une dénonciation de la guerre, sans lyrisme, ni pathétique.
Le roman de Barbusse eut le grand mérite de faire connaître, à l’arrière, ce que vivaient les soldats du front et de laisser des images qui devaient rester ancrées dans la mémoire collective.

Du même auteur Barbusse, Clarté, La Mort du soldat

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