Jules Michelet

Michelet, Histoire de la Révolution Française, Le sacrifice fut, dans ces jours, véritablement universel

Texte étudié

C’était avec un véritable sentiment religieux que des milliers d’hommes, à peine armés, mal équipés encore, demandaient à traverser l’Assemblée nationale. Leurs paroles souvent emphatiques et déclamatoires, qui témoignent de leur impuissance pour exprimer ce qu’ils sentaient, n’en sont pas moins empreintes du sentiment très vif de foi qui remplissait leur cœur. Ce n’est pas dans les discours préparés de leurs orateurs qu’il faut chercher ces sentiments, mais dans les cris, les exclamations qui s’échappent de leurs poitrines. « Nous venons comme à l’église », disait l’un. – Et un autre : « Pères de la patrie, nous voici ! Vous bénirez vos enfants. »

Le sacrifice fut dans ces jours, véritablement universel, immense et sans bornes. Plusieurs centaines de mille donnèrent leurs corps et leur vie, d’autres leur fortune, tous leurs cœurs, d’un même élan…

Dans les colonnes interminables de ces dons infinis d’un peuple, relevons telle ligne, au hasard.

De pauvres femmes de la Halle apportent quatre mille francs, le produit apparemment de quelques grossiers joyaux, leur anneau de mariage ?…

Plusieurs femmes des départements, spécialement du Jura, avaient dit que, tous les hommes partant, elles pourraient monter la garde. C’est aussi ce qu’offrit, dans l’Assemblée nationale, une mercière de la rue Saint-Martin, qui vint avec son enfant. La mère donne sa croix, un cœur en or et son dé d’argent. L’enfant, une petite fille, donne ce qu’elle a, une petite timbale d’argent et une pièce de cinq sols. Ce dé, l’instrument du travail pour la pauvre veuve, la petite pièce qui fait toute la fortune de l’enfant !… Ah ! Trésor !… Et comment la France, avec cela, n’aurait-elle pas vaincu ? Dieu te le rende au ciel, enfant ! C’est avec ton dé de travail et ta petite pièce d’argent que la France va lever des armées, gagner des batailles, briser les rois à Jemmapes… Trésor sans fond… On puisera, et il en restera toujours. Et plus il viendra d’ennemis, plus on trouvera encore. Il y en aura, au bout de deux ans, pour solder nos douze armées.

Introduction

Nous allons étudier un extrait de l’Histoire de la révolution française de Jules Michelet, tiré de VII, 8. En 1792, la France est envahie par les armées de l’Europe qui veulent rétablir la monarchie. Michelet nous raconte le sacrifice d’un peuple qui se bat pour la liberté et la patrie, « la France gagna trois jours après, la bataille de Valmy ». L’Histoire de la révolution française s’inscrit au centre de l’œuvre de Michelet comme un résumé de l’Histoire. Il considère la Révolution comme un principe éternel, celui de la justice. L’ouvrage est organisé autour de quatre épisodes, la prise de la Bastille qui ouvre le combat de l’avenir, la Fête de la fédération (14 juillet 1790) qui sanctifie la nouvelle religion de la Nation française unifiée, la levée en masse et la bataille de Valmy en 1792. C’est alors que naît la République dans l’enthousiasme du sacrifice. Le passage étudié nous rapporte la levée en masse du peuple et son sacrifice. Michelet recrée l’événement pour lui donner un sens glorieux tant au niveau de la révolution que de la levée en masse et du peuple. Nous étudierons dans un premier temps les procédés de l’écriture et en dernier lieu, nous analyserons l’aspect épique du passage au sens de la célébration du peuple.

I. Les différents procédés d’écriture

1. La composition du texte

C’est un extrait composé de deux parties. La première étant le récit général alors que la deuxième se rapporte à un récit de quelques faits particulièrement émouvants. Nous avons en outre une autre opposition, la première partie se rapporte aux hommes tandis que la seconde nous raconte le sacrifice des femmes. Cette composition souligne l’universalité du sacrifice, les hommes, les femmes et les enfants marquent l’accord de la nation. Les exemples sont une façon de mettre en scène des personnages symboliques, le récit est rendu vivant par des mises en scène qui recréent l’histoire d’une façon littéraire.

2. Les différentes modalités d’écriture

Michelet utilise touts sortes de temps, ils correspondent au récit du passé, nous avons le passé simple et l’imparfait. Le présent de narration domine pour décrire les moments héroïques qui sont représentés comme des scènes toujours présentes et actuelles. Il y a également du futur à la fin du texte qui donne une dimension prophétique, visionnaire au texte. L’auteur évoque un phénomène surnaturel, un miracle, à savoir le caractère inépuisable du dé. Les termes de progression, « toujours,…plus il…plus », évoquent un trésor qui se renouvelle sans cesse, le peuple, les soldats.

Le texte alterne récit et discours, nous avons du discours direct pour donner la parole au peuple, cela permet de rendre compte de son enthousiasme et de sa détermination. Nous pouvons mettre en avant les interventions du narrateur. L’histoire est recréée, rendue vivante grâce aux interventions du narrateur qui exprime son admiration. Dans les deux derniers paragraphes, Michelet s’adresse à l’enfant établissant ainsi un dialogue sur le passé et le présent. Les phrases exclamatives soulignent l’admiration et la vénération, les interrogations mettent en avant les hypothèses selon lesquelles les femmes sacrifieraient leur anneau de mariage, ainsi que la force, et la puissance que la France tire de ses héros. Le vocabulaire, « pauvre… », « Petite… » exprime la compassion et l’admiration. Nous avons des oppositions très fortes entre « c’est avec ton dé de travail et la petite pièce d’argent que la France va lever des armées, gagner des batailles, briser les rois à Jemmapes ». Elle est encore renforcée par le rythme ternaire et met en évidence la petitesse matérielle et les résultats gigantesques.

Toutes ces modalités d’écriture donnent au texte sa tonalité épique.

II. La dimension épique

1. Les procédés d’amplification

Michelet nous fait découvrir un peuple perçu comme héroïque car il se sacrifie pour l’idéologie de 1789. La tonalité est épique, nous avons des procédés d’amplification comme l’hyperbole « interminables », « infini », « universelle », « immense », « sans bornes », « trésor sans fond ». Le recours aux nombres intensifient la tonalité épique, « centaines de mille », la gradation, « plusieurs… d’autres… tous » et le rythme ternaire, « lever,…gagner… briser » renforcent également le registre épique.

2. Un sacrifice religieux

Michelet donne un caractère religieux en montrant la ferveur religieuse du peuple en sanctifiant. Le champ lexical est celui de la religion, « bénir », « église », « foi », « donner leur corps et leur vie », « don ». Le vocabulaire a donc une connotation religieuse, « sacrifice ». La scène de la mère et de l’enfant contribue à cette idéalisation du peuple. La croix est probablement le seul bijoux de la femme. D’une certaine façon nous pouvons dire que l’auteur transfigure le personnage en symbole, elle devient avec son enfant, un couple symbolique.

Conclusion

Michelet devient l’historien du peuple et de la révolution. Il ne se contente pas de rendre compte de l’évènement, il poétise, idéalise et donne une dimension religieuse. Le peuple devient ainsi l’acteur héroïque dont les sacrifices ont une résonance religieuse. Cette vision poétique est propre, elle caractérise le romantisme.

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