Montesquieu

Montesquieu, Lettres Persanes, Lettre XXIX, La hiérarchie religieuse

Introduction

C’est en 1721 que le jeune Montesquieu publie les « Lettres persanes », exploitant la veine orientaliste qui est à la mode. Le but de l’œuvre est de faire venir deux étrangers en France, Uzbec et Rica, qui vont jeter un regard nouveau et naïf sur les diverses institutions et la société de l’époque; occasion pour l’auteur de dresser un bilan vivement critique. La lettre 29 que nous allons étudier est une lettre du jeune Rica. Il dresse pour son correspondant Ibben une sorte de bilan sur la hiérarchie religieuse. Nous verrons en étudiant ce texte la façon dont Montesquieu utilise le jeune héros pour dénoncer les abus de l’Église de l’époque.

I. Rica

Il s’attaque à la hiérarchie religieuse.

A. Son caractère

Il est jeune et absolu dans ses jugements; alors même qu’il arrive il propose des définitions qui ne laissent place à aucune contestation : « le pape est le chef des chrétiens », « les évêques sont des gens de loi ». Du jeune homme, on retrouve un langage volontiers hyperbolique : « trésor immense », « grand royaume », « mille questions » « nombre infini de docteurs », et aussi irrévérencieux : « vieille idole », « on va à l’évêque ou au pape » ainsi que de l’ironie sur les expressions « successeur » et « succession ».

B. Un manque de connaissances

Derrière les certitudes de Rica, il y a un manque de connaissances : le mot « concile » est remplacé par « quand ils se sont rassemblés », le mot « casuistique » est remplacé par un long paragraphe (lignes 19 à 24), la scolastique par « ils soulèvent entre eux milles questions ». Sa naïveté et son ignorance sont soulignés par la présentation de St Pierre comme un « scoop ».

C. Son orientalisme

Tout au long du texte, un vocabulaire particulier et spécialisé nous le rappelle : « magnifiques sultans », « Irinette de Géorgie », « Rhamazan ». D’ailleurs la lettre se termine par une apologie de l’Islam : « heureuse la Terre habitée par les prophètes ».

Ce regard très naïf est un bon prétexte à une critique virulente.

II. La critique

A. Le pape

Il perd sa dimension spirituelle de pasteur, qui est remplacée par le pouvoir. Le champ lexical est approprié : « chef », « redoutable », « grand pays », « domination ». Il détourne les chrétiens de leur but, c’est vers lui que s’élève l’encens.
Le personnage est tourné à la dérision par les expressions « vieille idole » et « par habitude ».
Il est représenté comme tenant don pouvoir de lui-même par le pronom réfléchi « il se dit ».
Il est aussi présenté comme un riche propriétaire : « riche succession », « trésors immenses », des richesses dont la seconde partie de la lettre nous en donne les explications.

Si le pape apparaît comme un chef, les évêques sont perçus comme des fonctionnaires.

B. Les évêques

La hiérarchie est respectée par « subordonnées », « sous son autorité ». Le champ lexical du fonctionnaire s’empare de la phrase : « gens de loi », « loi », « fonction », « article », « assemblée »; une loi à plusieurs vitesses : la casuistique.
L’anaphore du « si » ouvre autant de pistes sur les raisons de dispense (le jeûne, le mariage, les vœux); par opposition, la simplicité de la solution « on va à l’évêque ou au pape ».

C. Les ordres religieux

Ils sont présentés dans leur immense variété : « un nombre infini de docteurs » (jésuites, béné dictins, …), occasion d’évoquer la scolastique. L’expression « mille questions » enlève au mot « question » sa véritable valeur philosophique ; l’évocation du fonctionnement de la scolastique, qui sera reprise au paragraphe suivant : « disputer », « décision ».
Enfin, l’accent est mis sur la violence guerrière.

Conclusion

Dans ce voyageur à deux têtes que constitue Rica et Uzbec, nous avons découvert la personnalité du premier. C’est à lui qu’il appartiendra tout au long des « Lettres persanes », de mordre et d’ironiser. Par ailleurs, ce texte représente aussi une entrée dans le monde des Lumières qui s’opposera avec la même virulence au fanatisme religieux. Il faut donc percevoir les « Lettres persanes » comme une sorte de passage en revue des grand problèmes qui seront développés tout au long du 18ème siècle.

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