Charles Baudelaire

Baudelaire, Les Fleurs du Mal, A une passante

Poème étudié

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, à toi qui le savais !

Baudelaire, Les Fleurs du Mal

Introduction

Ce sonnet appartient aux Tableaux parisiens du recueil Les Fleurs du Mal, il est donc lié à l’inspiration de la vie. L’univers urbain offre à Baudelaire des sujets de description, de narration, de réflexion. Mais le poète ne reste pas extérieur au spectacle de la rue. Il y participe à la recherche de rencontres décisives en quête de symboles qui font de ces spectacles et de ces rencontres les reflets d’un monde complexe, celui de la condition humaine, celui de sa propre vie. En ce sens, chaque rencontre est importante.

Le sonnet est construit sur un thème romanesque, celui de la rencontre. Mais il est traité dans une tonalité typiquement baudelairienne. On trouve l’éblouissement de l’attirance féminine, la recherche d’une nouvelle espérance pleinement heureuse et l’échec d’une relation qui laisse le poète désemparé.

I. La rencontre

A. Dans un contexte sonore

Le vacarme de la rue moderne est exprimé :

Personnification de la rue (« la Rue… hurlait »).
La distance entre les deux mots « rue » et « hurlait », trou de plus comblé par l’adjectif « assourdissant ».
Les deux fictions entre 2 voyelles (rue/assourdissante/autour).

Le tout est provocateur de vacarme. Ce vacarme montre que la communication verbale est impossible : donc la communication va passer par le regard.

B. Une rencontre exceptionnelle

Cette rencontre exceptionnelle est marquée par l’insistance du poète à souligner l’allure de cette passante par le rythme ample de la phrase qui s’étend sur quatre vers et qui contient son portrait en mouvement.

vers 2 : délimite les « parties du corps » de la passante, précède la régularité des vers 3 et 4.
vers 4 : quatre groupes de trois syllabes qui expriment le rythme et l’harmonie de la passante (rythme ternaire).
vers 5 : enjambement sur le deuxième quatrain pour élargir le portrait en apportant des éléments d’ordre moral.

La jonction de la beauté morale et de la grâce du corps aboutissent à une idéalisation de la beauté soulignée par l’expression « avec sa jambe de statue » qui exprime toute la majesté et la noblesse de la passante.

Soulignons aussi l’expression « en grand deuil » dans le premier quatrain. Baudelaire rapproche la notion de beauté et de tristesse.

Transition : un rapprochement assez étrange mais qui prend tout son sens quand on voit par les suites les réactions émotionnelles du poète.

II. Les réactions du poète

A. Un auteur fasciné mais mal à l’aise

vers 6 : le narrateur est un spectateur « paralysé », « fasciné ». Son attitude est soulignée par le terme « crispé ». La comparaison « comme un extravagant » montre l’opposition des attitudes entre « lui » et « elle » et explique la réaction émotionnelle incontrôlée de l’auteur face à cette passante.

vers 8 : le verbe « boire » dénote l’avidité qui s’oppose donc avec le participe passé « crispé ». La paralysie du poète est à la fois ardente et timide.

B. Un coup de foudre

vers 7 : sensibilité du regard de la femme souligné par les qualitatifs caractéristiques d’un ciel orageux : « livide », « bleu gris ».

On retrouve les deux composantes de l’amour baudelairien : « douceur », « fasciné », « plaisir qui tue » donnent une impression de sentiments agréables, de glissement.

Transition : Une réaction paradoxale donc quand à cette rencontre qui amène la réflexion du poète sur ces événements.

III. Les réflexions du poète

Passage du vouvoiement au tutoiement : le poète s’adresse directement à la femme.

vers 9 : Résume la rencontre : « un éclair » puis « la nuit » : un renversement donc.
vers 11 : La rencontre appartient au passé et la femme ne sera l’objet de contemplation que dans un futur mystique.
vers 10 : Forme interrogative qui appelle une réponse donc un espoir.
vers 12 : Triple exclamation qui scande les étapes de la dégradation de tout espoir.
vers 13 : Construction en chiasme : je/tu, tu/je : souligne qu’il existe une apparente similitude du destin (chacun fait en ignorance de cause) ce qu’il ne fait que les éloigner davantage l’un de l’autre.
vers 14 : Appel voué à ne pas être entendu. C’est un paradoxe : le conditionnel passé rejette tout accomplissement dans l’irréel mais le verbe « aimer » exprime une certitude, celle de l’amour. Le deuxième hémistiche concentre tout le mystère de la rencontre et toute l’amertume du poète.

Baudelaire a exprimé ici le drame de l’incompréhension entre l’homme et la femme (la passante s’est-elle retournée par indifférence-pudeur-fierté-cruauté ?) avec cette ambiguïté.

Conclusion

Accumulation de détails qui inscrivent le récit dans un contexte social et moral. On devine un personnage qui vit mal la médiocrité de la vie et qui saura utiliser ses qualités physiques pour changer son existence. On perçoit déjà que son avenir sera prometteur.

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