Jean Tardieu

Tardieu, Oradour

Poème étudié

Oradour n’a plus de femmes
Oradour n’a plus un homme
Oradour n’a plus de feuilles
Oradour n’a plus de pierres
Oradour n’a plus d’église
Oradour n’a plus d’enfants

Plus de fumée plus de rires
Plus de toîts plus de greniers
Plus de meules plus d’amour
Plus de vin plus de chansons.

Oradour, j’ai peur d’entendre
Oradour, je n’ose pas
Approcher de tes blessures
De ton sang de tes ruines,
je ne peux je ne peux pas
Voir ni entendre ton nom.

Oradour je crie et hurle
Chaquefois qu’un coeur éclate
Sous les coups des assassins
Une tête épouvantée
Deux yeux larges deux yeux rouges
Deux yeux graves deux yeux grands
Comme la nuit la folie
Deux yeux de petits enfants:
Ils ne me quitteront pas.

Oradour je n’ose plus
Lire ou prononcer ton nom.

Oradour honte des hommes
Oradour honte éternelle
Nos coeurs ne s’apaiseront
Que par la pire vengeance
Haine et honte pour toujours.

Oradour n’a plus de forme
Oradour, femmes ni hommes
Oradour n’a plus d’enfants
Oradour n’a plus de feuilles
Oradour n’a plus d’église
Plus de fumées plus de filles
Plus de soirs ni de matins
Plus de pleurs ni de chansons.

Oradour n’est plus qu’un cri
Et c’est bien la pire offense
Au village qui vivait
Et c’est bien la pire honte
Que de n’être plus qu’un cri,
Nom de la haine des hommes
Nom de la honte des hommes
Le nom de notre vengeance
Qu’à travers toutes nos terres
On écoute en frissonnant,
Une bouche sans personne,
Qui hurle pour tous les temps.

Tardieu, Oradour

Citations du poète

• « De tout temps, la poésie, quand elle correspond vraiment à l’élan authentique d’un poète, paraît illisible ».

• « Si le poète cherchait directement à faire facile, ce serait désastreux car le poème perdrait toute vérité, il deviendrait artificiel. »

Introduction

Le 10 juin 1994, l’armée allemande perd des batailles, commence à fatiguer. Une division de soldats du Reich entreprend de regagner les villes du centre puis du nord de la France. Sur son chemin, animée d’une colère froide, d’une folie sanglante, elle choisit de décimer au hasard un village paisible du Limousin : ce sera Oradour sur Glane. Vengeance, ce massacre s’avère être un bon moyen de marquer les consciences, de semer la terreur et de réaffirmer la supériorité des Nazis… Cet acte génocide, dépassant l’entendement, exemple de la monstruosité humaine, choque encore aujourd’hui par sa barbarie et sa férocité sans borne. Il se pose également, après les camps de concentration et la Résistance, comme le symbole des martyrs de guerre en France. Aucun des habitants ne sera épargné. Les hommes fusillés, les femmes et les enfants brûlés vifs dans l’église…

Jean Tardieu (1903-1995), écrivain français, a travaillé aux Musées Nationaux puis chez Hachette après la guerre, à la Radiodiffusion française. Traducteur de Goethe et de Hölderlin, il reçoit le Grand Prix de la Société des Gens de Lettres en 1986. Difficilement classable, poète avant tout et surtout, il écrit aussi pour le théâtre (Théâtre de chambre) et travaille à la radio pendant une vingtaine d’années (Club d’essai). Il remet en jeu les conventions des genres et tente des expériences à propos du langage poétique et de sa relation avec le langage de tous les jours. Son poème « Oradour », composé en heptasyllabes, est une longue dénonciation de l’horreur nazie pour que chacun se souvienne, un grand cri de révolte, une plainte lancinante et retentissante, un hymne à l’innocence bafouée. Notons également que ce poème comporte des strophes assez variables. Nous trouverons donc des distiques (2 vers), un quatrain, un quintile (5 vers), un sizain (6 vers), un douzain (12 vers)…

I. Du vague souvenir ou du néant

Village en ruine, village fantôme, Oradour n’a jamais été reconstruite après la guerre, parce qu’il fallait laisser une trace de l’ignominie, parce que chacun devait se souvenir pour ne pas recommencer…

A. Le massacre inhumain

Bien que Tardieu perçoive sa poésie comme non engagée, nous pouvons nous permettre d’affirmer que son poème « Oradour » se pose comme un témoignage touchant et laisse deviner un passé au sein de la Résistance. Là est le rôle du poète : témoigner, retranscrire les joies et les drames de sa société, se révolter et dénoncer passivement par l’écriture. En effet, les thèmes de la mort, de la souffrance et de l’effroi parsèment tout le texte. Le mal qu’endurent les victimes s’y trouve naturellement dépeint mais également la peur du poète lui-même : « j’ai peur », « je n’ose pas », « je n’ose plus », « on écoute en frissonnant ». Il partage la souffrance physique et morale de tous ces malheureux et comme eux, il « crie », il « hurle ». Il trouve insoutenable même le souvenir de cette tuerie généralisée, ne peut y tenir et appuie sur ce fait. Toute image, tout mot évoquant Oradour doit être banni. Cela provoque une trop grande douleur : « je ne peux / je ne peux pas / voir ni entendre ton nom ». Les marques de négation demeurent constamment présentes, comme pour appuyer sur l’impossibilité de penser à ce jour fatal. Evidemment, faire la démarcher d’aller sur les lieux du crime s’avère exclue (il paraît pour l’anecdote que les lieux aujourd’hui encore gardent l’atmosphère de ce jour terrible, et semblent comme habités par les âmes des défunts) : « je n’ose pas / approcher de tes blessures / de ton sang de tes ruines… ». Telle une image picturale, une vision d’horreur, le mal physique est illustré à l’aide de mots simples mais frappant, ce qui confère au texte toute son originalité et sa puissance évocatrice : « qu’un coeur éclate / sous les coups des assassins / une tête épouvantée / deux yeux larges deux yeux rouges / deux yeux graves deux yeux grands / comme la nuit la folie / deux yeux de petits enfants ». Nous remarquerons après cette longue citation que Tardieu est féru d’anaphores, de répétitions, de parallélisme de construction, cela sûrement pour mettre en évidence certaines idées ou images, les mettre en relief.

B. Le rien et la simplicité du style

Au sein du village comme nous décrit le poète rôdent la mort et l’abandon. Plus un souffle de vie, plus rien… Le néant. En effet, les hommes, les femmes et les enfants ne sont plus de ce monde. Aucune trace de civilisation, humaine, minérale ou encore végétale. Seuls les ruines et le sang demeurent encore d’actualité après le passage des monstres. Le village serait un amas informe : « Oradour n’a plus de forme », « plus de toits plus de greniers ». Même le temps paraît suspendu : « Oradour n’a plus de femmes / Oradour n’a plus un homme / Oradour n’a plus de feuilles / Oradour n’a plus de pierres / Oradour n’a plus d’église / Oradour n’a plus d’enfants ». Ainsi nous conte le poète dans une longue énumération funèbre. Cette figure de style qu’est l’énumération convient tout à fait à la situation : elle est sobre et illustre parfaitement le multitude de « choses » qui ont pris fin de jour là. Ce pourrait presque être apparenté à une hyperbole. Cette simplicité du style, épuré, correspond tout à fait à l’image du ravage qui s’est soudainement abattu sur le village. Il faut être sobre, bref, percutant. Enfin, le poète a également recours à ce que l’on appelle les synecdoques. Cette figure de style consiste à évoquer la partie pour figurer le tout. Les « feuilles » correspondent aux arbres, les « pierres » aux bâtiments. L’église elle-même, symbole de la religion, de la civilisation… s’avère détruite. Les corrélatifs « ne… plus » symbolisent ce qui appartient dorénavant au passé, le souvenir, le village parti en « fumée », plongé dans l’oubli. Ce néant, cet oubli, cet abîme peuvent alors incarner l’Enfer en personne, contraire de la vie, lieu de sang, d’errance, de souffrance insoutenable et de « cris ».

II. Un cri au milieu des décombres pour l’immortalité d’Oradour

Le poème que nous étudions appartient à la littérature moderne. Il ne comporte pas de rime à la fin de ses vers, la ponctuation n’y est pas toujours respectée voire absente. Cependant, la musicalité elle, demeure bien présente. Le poète joue avec les mots, les sonorités, les correspondances… Serions-nous face à un chant ? Un hymne rempli de douleur ?

A. Comme une triste chanson qu’il ne faut jamais oublier

Comme si ce nom paraissait obsédant, comme si le poète voulait le graver dans notre mémoire à tout jamais, « Oradour » réapparaît de façon incessante en début de vers, donnant son rythme au poème, tel le refrain d’une chanson triste ou une immense plainte. Afin de le mettre pleinement en valeur, l’auteur procède à des rejets en permanence, ramenant ainsi « Oradour » en début de vers. De par sa position initiale dans le vers, ce nom propre martèle le texte en continu. De plus, nous pouvons observer un refrain au sein du poème. Les mots, les thèmes réapparaissent au fil du texte de manière cyclique et épousent parfaitement la psychologie du poète, obsédé par le massacre. Le but étant aussi d’offrir au lecteur le tableau pathétique d’un village anéanti. Enfin, cette démarche d’écriture participe également au devoir de mémoire et du souvenir. Grâce au témoignage de Tardieu, Oradour ne mourra jamais, passera à la postérité bien après sa propre mort et celle de ses habitants. Oradour « vivait » (imparfait) et continuera à exister par le poème et par son hurlement retentissant « pour tous les temps » (futur). « deux yeux de petits enfants / ils ne me quitteront pas ». Le poète reste traumatisé par ce qu’il a vu et entendu.

B. Le cri du poème : « L’œil étant dans la tombe et regardait Caïn »

Certes, il y a le « cri », le « hurlement » de souffrance du village. Les bruits de destruction et d’anéantissement retentiront à tout jamais. Cependant, nous pouvons lire ce texte avec trois niveaux d’interprétation. Le cri est évidemment celui des habitants d’Oradour, mais aussi celui de leurs âmes plaintives, bafouées, trahies, qui continuent à se lamenter sans cesse, qui ne seront jamais apaisées, hantées par la trahison : « une bouche sans personne / qui hurle tous les temps / n’être plus qu’un cri / Oradour n’est plus qu’un cri / et c’est bien la pire honte / que de n’être plus qu’un cri », et enfin le cri du poète lui-même qui serait notre poème. Tardieu ne pardonnera pas, comme toutes ces âmes et comme nous tous. Seulement, par quel moyen peut-on se venger ? Par l’indifférence et non la violence. Notre vengeance se trouve dans le remords de nos ennemis, dans la passivité et dans ce cri de révolte pacifique qu’est le poème engagé : « la pire vengeance / haine et honte pour toujours ». Il demeure frustrant de ne pouvoir que se lamenter mais là est la solution la plus sage et la plus pénible à subir pour des monstres.

Conclusion

Comme de nombreux auteurs ayant connu la deuxième guerre mondiale, Tardieu s’est engagé pour réhabiliter les âmes des innocents et a été profondément choqué par ce qu’il a vécu de près ou de loin. Il réaffirme avec ce poème le pouvoir évocateur et combatif de la poésie, cette dernière se posant ici comme une véritable arme « pacifique » et un moyen d’immortaliser ce drame.

 

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