Boris Vian

Vian, L’Écume des jours, Chapitre 11, La scène de première rencontre

Texte étudié

— Oui, dit Isis. Venez, je vous présente…

La moyenne des filles était présentable. L’une d’elles portait une robe en lainage vert amande, avec de gros boutons en céramique dorée, et, dans le dos, un empiècement de forme particulière.

— Présentez-moi surtout à celle-là, dit Colin.

Isis le secoua pour le faire tenir tranquille.

— Voulez-vous être sage, à la fin ?

Il en guettait déjà une autre et tirait sur la main de sa conductrice.

— C’est Colin, dit Isis. Colin je vous présente Chloé.

Colin avala sa salive. Sa bouche lui faisait comme du gratouillis de beignets brûlés.

— Bonjour ! dit Chloé…

— Bonj… êtes-vous arrangée par Duke Ellington ? demanda Colin… Et puis il s’enfuit, parce qu’il avait la conviction d’avoir dit une stupidité.

Chick le rattrapa par un pan de sa veste.

— Où vas-tu comme ça ? Tu ne vas pas t’en aller déjà ? Regarde !…

Il tira de sa poche un petit livre relié en maroquin rouge.

— C’est l’original du Paradoxe sur le Dégueulis, de Partre…

— Tu l’as trouvé quand même ? dit Colin.

Puis il se rappela qu’il s’enfuyait et s’enfuit.

Alise lui barrait la route.

— Alors, vous vous en allez sans avoir dansé une seule petite fois avec moi ? dit-elle.

— Excusez-moi, dit Colin, amis je viens d’être idiot et ça me gêne de

rester.

— Pourtant, quand on vous regarde comme ça, on est forcé d’accepter…

— Alise… geignit Colin, en l’enlaçant et en frottant sa joue contre les cheveux d’Alise.

— Quoi, mon vieux Colin ?

— Zut… Zut… et Bran !… Peste diable bouffre. Vous voyez cette fille là ?…

— Chloé ?…

— Vous la connaissez ?… dit Colin. Je lui ai dit une stupidité, et c’est pour ça que je m’en allais.

Il n’ajouta pas qu’à l’intérieur du thorax, ça lui faisait comme une musique militaire allemande, où l’on n’entend que la grosse caisse.

— ‘est-ce pas qu’elle est jolie ? demanda Alise.

Chloé avait les lèvres rouges, les cheveux bruns, l’air heureux et sa robe n’y était pour rien.

— Je n’oserai pas, dit Colin.

Et puis, il lâcha Alise et alla inviter Chloé. Elle le regarda. Elle riait et mit la main droite sur son épaule. Il sentait ses doigts frais sur son cou. Il réduisit l’écartement de leurs deux corps par le moyen d’un raccourcissement du biceps droit, transmis du cerveau, le long d’une paire de nerfs crâniens choisis judicieusement.

Chloé le regarda encore. Elle avait les yeux bleus. Elle agita la tête pour repousser en arrière ses cheveux frisés et brillants, et appliqua, d’un geste ferme et déterminé, sa tempe sur la joue de Colin.

Il se fit un abondant silence à l’entour, et la majeure partie du reste du monde se mit à compter pour du beurre.

Vian, L’Écume des jours (1946)

Introduction

Boris Vian (10 mars 1920, Ville-d’Avray, près de Paris – 23 juin 1959, Paris) était un écrivain français, un ingénieur, un inventeur, un poète, un parolier, un chanteur, un critique et un musicien de jazz (plus exactement trompettiste). Il a également publié sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, et pris d’autres pseudonymes comme Bison Ravi (anagramme de son nom). Formé à l’École Centrale, puis ingénieur à l’Association française de normalisation (AFNOR), il reçut également le titre de satrape du Collège de ‘Pataphysique.

Il a écrit 11 romans, 4 recueils de poèmes, plusieurs pièces de théâtre, des nouvelles, de nombreuses chroniques musicales (dans la revue Jazz Hot ), des scénarios de films, des centaines de chansons, etc., le tout avec une verve qui lui est propre.

Son roman le plus célèbre est L’Ecume des jours, publié en 1946. Ce texte relate la scène de la première entre Colin et Chloé qui a lieu au chapitre 11. Isis reçoit ses amis lors d’une soirée. Colin, qui éprouve le désir de devenir amoureux, rencontre pour la première fois Chloé.

Cette rencontre est préparée thématiquement par une maxime de l’avant-propos : « Il y a seulement deux choses : c’est l’amour, de toutes les façons, avec les jolies filles, et la musique de la Nouvelle-Orléans ou de Duke Ellington ».

Boris Vian est un romancier réputé pour son originalité. Pourtant on verra que cette scène de première rencontre s’inscrit dans la tradition du roman occidental.

I. La mise en place

1. Les indicateurs de temps et de lieu

Il n’y a pas, à proprement parler, d’indicateurs de temps et de lieu dans l’extrait. Néanmoins l’espace et la durée de la scène sont implicites.
Colin rencontre Chloé au cours d’une surprise-party qui se déroule dans l’appartement d’Isis. Le cadre de la première rencontre est souvent festif : la personne aimée est remarquée au milieu d’un ensemble, sélectionnée par le regard de l’être amoureux et illuminée par les rayons de la fête.
Une surprise-party fournit un cadre plus modeste et favorise la rentre amoureuse, puisque la danse, qui en est l’activité principale, permet l’échange et favorise le rapprochement des corps et des cœurs.
Isis joue son rôle de maîtresse de maison et de cérémonie : elle « présente » des filles à Colin, filles dont Chloé est la dernière.
Isis remplit la fonction d’adjuvante de l’amour.
La danse de Colin avec Alise prélude à celle qui le réunit à Chloé qu’il invite.

2. Positions des partenaires

Les positions des partenaires ne sont pas précisé&es quand ils se rencontrent.
On devine cependant qu’ils sont face à face, quand Isis les met en présence.
Ce face à face ne dure pas puisque Colin s’éloigne de Chloé et « s‘enfuit ».

3. Portrait physique

Le portrait de Chloé est fait en deux passages :
Il est d’abord dit que la jeune fille « avait des lèvres rouges, les cheveux bruns, l’air heureux et sa robe n’y était pour rien » ;
puis qu’elle « avait les yeux bleus », « les cheveux frisés et brillants ».
Les notations de couleurs (rouge, brun bleu) font de Chloé un tableau. Ces notations sont attribuées au corps de la jeune fille, aux « lèvres », aux « chevaux «, aux « yeux ».
Sa robe n’a pas d’importance.
Ainsi Chloé devient un être naturel et non artificiel : sa beauté est toute naturelle.

4. Le nom

Les prénoms des protagonistes sont immédiatement réunis dans une phrase qu’ils encadrent : « Colin, je vous présente Chloé ».
Ces prénoms se ressemblent fortement : ils sont tous deux formés de cinq lettres et possèdent trois sons communs. [k], [l], [o] au point d’être presque des anagrammes l’un de l’autre.
L’onomastique devient une forme de destin : Chloé et Colin sont programmés par leurs prénoms pour se trouver ou se retrouver.
De plus au chapitre 6, Nicolas, donnant une leçon de bigle-moi à Colin, lui conseille un « tempo d’atmosphère, dans le style de Chloé, arrangé par Duke Ellington ». Et dans le chapitre suivant, Colin obtempère puisqu’il « choisit Chloé comme le lui avait recommandé Nicolas ».
Le destin incarne donc une jeune fille fictive, celle du morceau d’Ellington, en une jeune fille réelle, un peu comme dans les contes de fées (le rêve devient réalité).
En plus de la médiation d’Isis et celle d’Alise intervient la musique. Les dieux (Isis est le nom d’une déesse égyptienne) et les arts (la musique) favorisent la rencontre amoureuse.

II. La mise en scène

1. L’effet

L’effet, comme dans la plupart des scènes de première rencontre, est instantané.
Il est signalé par le passage brutal de l’imparfait au passé simple.
Avant la rencontre règne la durée répétitive du simple désir ; sitôt après la rencontre, surviennent le bouleversement devant l’irruption de la nouveauté et de la passion.
Alors que d’habitude l’échange des regards est canonique dans ce type de scènes, Vian l’omet mais il est fidèle au modèle en précisant les manifestations psychologiques de l’effet

2. Le choc affectif

Deux notations traduisent l’ébranlement physique que connaît Colin : l’une concerne la bouche (« Sa bouche lui faisait comme du gratouillis de beignets brûlés »), l’autre concerne classiquement le cœur qui bat si fort qu’on l’entend (« ça lui faisait comme une musique militaire allemande, o l’on entend que la grosse caisse »).
Une autre manifestation supplémentaire du trouble ressenti est sa difficulté d’élocution (« Bonj… »).
Lors de son dialogue avec Alise, il ne réussit qu’à aligner des grossièretés, comme » s’il régressait à l’état infantile.

3. L’échange

Dans une première séquence, l’échange a été raté sur le plan de la parole puisqu’il avait « la conviction d’avoir dit une stupidité ».
En fait, il s’était contenté de répéter une expression de Nicolas au chapitre 6. Donnant une leçon de bigle-moi à Colin, lui conseille un « tempo d’atmosphère, dans le style de Chloé, arrangé par Duke Ellington ».
Après cette communication entravée, l’échange réussit grâce à la danse, quand Colin « alla inviter Chloé ».

4. Le franchissement

Le franchissement est immédiat.
Sitôt invitée par Colin, « Chloé le regarda » et « Elle riait ». Les corps se rapprochent d’abord sur un geste volontaire du jeune homme qui commande à son organisme : « Il réduisit l’écartement de leurs deux corps par le moyen d’un raccourcissement du biceps droit, transmis du cerveau, le long d’une paire de nerfs crâniens choisis judicieusement. »
Chloé répond à ce geste de manière tout aussi décidée : elle « appliqua, d’un geste ferme et déterminé, sa tempe sur la joue de Colin.
Si la parole a échoué à rapprocher les amoureux, les corps, grâce à la musique et à la danse, se sont trouvés et sont entrés en harmonie.
Le résultat de ce franchissement immédiat relève du miracle. La passion néantise la réalité, tant que le disque tourne.

Conclusion

Toutes les circonstances de la découverte respective de Colin et de Chloé laissent prévoir un amour qui n’aurait pas d’histoire.
Sont « mis en place » deux êtres jeunes, beaux, heureux, que leurs amis, la musique et la danse et jusqu’à leurs prénoms rapprochent dans un cadre de fête.
Est « mise en scène » une rencontre où l’effet de coup de foudre est immédiatement suivi de l’échange et du franchissement de la distance.
Néanmoins l’extrait se clôt sur le retour à la « vraie réalité. Les voisins du dessus qui regardent la surprise-party par « le plafond à claire-voie » représentent la menace d’une société qui troublera l’amour des jeunes gens dans la suite du roman ; s’y ajoutera la maladie de Chloé pour transformer le bonheur en passion tragique.
Boris Vian suit donc le modèle de la première rencontre, sur le plan thématique il est un romancier traditionnel.
Son originalité réside dans le ton qu’il utilise pour raconter cet épisode : l’humour qui se traduit par les jeux de mots, par l’imagination de type fantastique, est une forme de la pudeur dans l’expression des sentiments.

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