Marguerite Yourcenar

Yourcenar, Comment Wang-Fo fut sauvé, Incipit

Texte étudié

Le vieux peintre Wang-Fô et son disciple Ling erraient le long des routes du royaume de Han. Ils avançaient lentement, car Wang-Fô s’arrêtait la nuit pour contempler les astres, le jour pour regarder les libellules. Ils étaient peu chargés, car Wang-Fô aimait l’image des choses, et non les choses elles-mêmes, et nul objet au monde ne lui semblait digne d’être acquis, sauf des pinceaux, des pots de laque et d’encres de Chine, des rouleaux de soie et de papier de riz. Ils étaient pauvres, car Wang-Fô troquait ses peintures contre une ration de bouillie de millet et dédaignait les pièces d’argent. Son disciple Ling, pliant sous le poids d’un sac plein d’esquisses, courbait respectueusement le dos comme s’il portait la voûte céleste, car ce sac, aux yeux de Ling, était rempli de montagnes sous la neige, de fleuves au printemps, et du visage de la lune d’été.

Yourcenar, Nouvelles orientales

Introduction

Il s’agit d’un court texte. Le nom de l’œuvre est étonnant : Wang-Fô n’a pas la consonance occidentale, alors que le texte est extrait du recueil Nouvelles orientales. Est-ce un apologue qui illustre une vérité ? Une nouvelle (récit bref avec construction dramatique organisée en fonction de la chute) ? Est-ce un conte (le conte a une charge de merveilleux que la nouvelle n’a pas) ? On peut dire ici qu’il s’agit d’un conte : résurrection de Ling, arrivée de l’eau, disparition du maître et de son disciple à l’intérieur du tableau, arrivée de la barque à l’intérieur de la salle…

Le texte emprunte en fait un peu de merveilleux au conte et la chute à la nouvelle.

Notre extrait étudié ici est en quelque sorte une page d’entrée dans le texte, qui pose la question du regard de l’artiste sur l’art.

I. La vie d’errance et de contemplation du personnage principal

Ce personnage ouvre le texte (vieux, peintre, nom dans les quatre premiers mots).
« Le » : article de notoriété.
Il est solidaire de son compagnon : « et son disciple Ling » : deux personnes qui ouvrent le conte, qui sont inséparables (« et »).

Un récit : « errait », « le long des routes », « et du royaume de Han » (Chine ancienne). Cette errance s’accompagne de verbes à l’imparfait. Un imparfait qui marque que l’action est en cours, « lentement ». Pendant leur marche il y a toute la thématique du regard : ils sont spectateurs de la nature, de leur environnement ; la thématique du regard justifie la lenteur ; leur progression se fait à un rythme qui leur permet de s’arrêter fréquemment : « s’arrêtait », presque un imparfait de répétition, pressent une activité de contemplation.

Une vie d’ascèse, une vie ascétique (ascèse : discipline de vie qui consiste à un ensemble d’exercices de mortification en vue d’une libération spirituelle), exercice de mortification présent chez Wang-Fô ; cette vie ascétique passe par le mépris de l’argent : « troquait », il préfère payer de son talent, et va donc sans cesse être amené à créer quelque chose pour survivre.

II. L’hommage rendu à l’artiste par les relations entre le maître et son disciple

Qualité d’éloges de l’artiste qui passe par cette relation

Le mode de vie : c’est un peintre qui est âgé, « vieux », son disciple est solidaire : ils forment un couple en marche. Wang-Fô est le maître qui impulse le rythme, qui décide la marche comme mode de vie. Il faut noter plusieurs « car » : Wang-Fô décide du mode de vie du couple qui est l’itinérance, les petits voyages et la pauvreté.

Son disciple lui sert de serviteur : il a une telle admiration qu’il se met lui-même en situation de serviteur : « pliant ». Le poids de ce qu’il porte n’est pas connu, c’est le poids du fardeau que Ling porte volontairement = poids dû à la valeur que Ling accorde à son fardeau. Situation d’analogie : « comme s’il portait la voûte céleste » : Ling est comparé à Atlas portant le monde sur des épaules.

Ling porte sur son dos le poids du monde transfiguré puisque la Lune est personnifiée ; ce qu’il porte dans son sac est à l’image de l’admiration qu’il vaut à son maître.

On nous présente un compagnon humble, qui est honoré de marcher aux côtés de son maître.

III. Une éthique de l’artiste

Il y a une véritable philosophie de l’artiste, un artiste qui a une sagesse de vie, qui est proposé comme quelqu’un qui choisit l’errance pour vivre : il n’est pas lié, est libre ; et en même temps on nous propose l’ascèse.

Modèle de l’artiste : il va voir le monde à partir de son modèle, ce qui va lui permettre de nous en proposer une image. L’artiste est en effet l’être qui nous propose une image libérée du monde de part sa liberté.

Conclusion

Un incipit conforme : lieu, errance, personnage…
Un texte qui affirme la toute puissance de l’art par la main de l’artiste. L’artiste donne vie à ce qu’il peint, a des oeuvres d’art = toute puissance sur l’imaginaire de Ling, sur nous. C’est une forme de consécration de l’art sur l’esprit de l’homme. Le texte est porteur d’une vérité fondamentale sur l’artiste et l’art qui ont un véritable pouvoir sur nous. Wang-Fô a en effet un pouvoir sur nous par son art, un pouvoir qui rejoint tout art ainsi que l’écriture => il s’agit donc peut-être ici d’un apologue sur le travail de l’artiste, et donc de l’écrivain.

Du même auteur Yourcenar, L'Œuvre au noir, Résumé Yourcenar, Souvenirs pieux, Incipit

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