Rimbaud : A la musique

RIMBAUD : A LA MUSIQUE (COMMENTAIRE COMPOSE)

Notes :

  • Anacoluthe : rupture de construction comme faute de grammaire.
  • Paronomase : joue sur les sons similaires.
  • Ne pas faire de Rimbaud un misanthrope. Rimbaud rejette une certaine bourgeoisie mesquine des villes.
  • Pioupious : un jeune soldat, connotation symbolique car ils représentent les jeunes, réfère au chant des oiseaux, évocation valorisante.
  • Vous savez c'est de la contrebande : discours direct pur des bourgeois, ce n'est pas Rimbaud qui parle (il ne connaissent pas l'honnêteté).

Introduction :

  • Poésie indissociable de sa vie, révolte, s'inscrit dans le droit fil de sa rencontre avec Isambar (qui l'a encouragé), en même temps il y a la guerre de 1870 qui éclate (choc pour Rimbaud). Rimbaud est alors révolté contre la guerre ; une poésie d'adolescent entre 1870/1871, où il fugue plusieurs fois.
  • Il observe la petite bourgeoisie de la ville et en propose la caricature.
  • Poésie à teneur biographique composée de neuf quatrains en alexandrins et intitulé "A la musique". Les cinq premières strophes sont la peinture des habitants de la ville; la sixième strophe est la transition; et les dernières sont consacrées au poète.

Texte étudié :

A la musique

Place de la Gare, à Charleville.

Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

− L'orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
− Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres.

Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;

Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent, et reprennent : "En somme !..."

Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d'où le tabac par brins
Déborde − vous savez, c'est de la contrebande ; −

Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes...

− Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes :
Elles le savent bien ; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.

J'ai bientôt déniché la bottine, le bas...
− Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas...
− Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres...

Annonce du plan :

  • I) Lieux et personnages
  • II) Population et composition de la ville
  • III) Eléments d'autobiographie

Commentaire :

I) Lieux et personnages

A. Les lieux

  • D'entrée de jeu, le mot "place" situe géographiquement l'histoire. "Place" et "Square" sont accompagnés des adjectifs "taillée" et "correcte" : un univers délimité, frois, maîtrisé à l'excès (précision). "jardin" (vers 5) : dépôt utilisé par la façon dont il fonctionne, accueille l'orchestre militaire (renvoie à la place taillée).
  • Vers 7 : "aux premiers rangs" : ordre militaire qui prédomine, avec cette manière de préciser les lieux de manière rigide.
  • Vers 13 : "bancs verts" : le vert est associé aux bancs qui n'ont plus leur fonction de jardins publics, et le vert perd donc de sa rigueur.
  • Le "vert" est associé à "gazons" et "marroniers" : ce vert est différent du précédent, il exprime une certaine fraîcheur.

B. Les personnages

  • Le poème est construit par une ouverture sur les lieux. Le premier personnages "tous les bourgeois" (tous : article indéfini) annonce une énumération. Un système où d'une part il y a une ouverture "tous les bourgeois" et d'autre part se referme avec "un bourgeois".
  • Même article indéfini "les" au vers 21. Mais on n'est plus dans le même monde avec la strophe de transition comprenant le terme "voyou", qui ne fait pas référence aux bourgeois.
  • Puis présence du "je" : peinture du comportement du narrateur.
  • Le regard du poète est extérieur à la scène, mais il est tout de même présent. La formule "Les jeudis soirs" montre l'habitude. Il connaît, il voit le mouvement. On peut se demander si ces présents d'habitude ne traduiraient pas un présent de lassitude. Il se met en scène lui-même avec notamment une légère ambiguïté avec le verbe "suivre" et non pas "être". La présence du poète est active par le regard.
  • La raison de sa présence est mentionnée aux vers 25/26 : il vient lui aussi pour une activité de loisir comme les bourgeois, mais elle n'est pas la même. Cette séparation entre les deux mondes est marquée dans le texte entre les strophes 5 et 10.

II) Population et composition de la ville

  • Entre les vers 3 et 18, il y a une reprise du mot "bourgeois" qui encadre le poème. Cette reprise traduit une sorte d'étouffement confirmée par les rimes embrassées. L'effet d'étouffement est caractérisé par le vocabulaire notamment.
  • Un monde enserré dans un étau : Les portraits sont surtout physiques. Caractérisation fière de ces bourgeois, des personnes qui vont être évoquées par leur paraître, leurs accessoires, les personnages sur les bancs (ne marchent pas). L'idée de bancs renvoie ici à un certain alignement, un effet d'installation "sombre" (en a pris possession). Le vocabulaire rappelle l'embonpoint de ces gens (abondance).
  • Utilisation d'adjectifs précieux qui montrent que les bourgeois ont les moyens de montrer l'abondance dont ils profitent (les accessoires sont très nombreux).
  • Inversion : Rimbaud a inversé l'image du notaire qui pend à ses breloques (dépendant de ces futilités). L'accessoire renvoie à la richesse et à l'âge. Ils ont des comportements différents, Rimbaud leur attribue à tous un comportement différent mais chacun illustre la bêtise.
  • "Gandin" : parade, montre son action ostentatoire. Le bourgeois est assimilé à un rentier, ce qui soulève le coeur de Rimbaud qui les critique et les méprise.
  • "Couac", "Cornac" : ils sont appelés par leur lieu de travail. Cornac renvoie au monde animal, c'est un monde très visuel.

Rimbaud est très péjoratif, "épicier retraité", il peint un monde clos, étroit. Irruption au style direct de la malhonnêteté. Les personnages sont insuffisants, bornés.

III) Eléments d'autobiographie

  • Certains indices annoncent l'autobiographie : "verts" (vers 21/26) renvoie à la jeunesse, un certain bonheur de Rimbaud.
  • "Voyou" : sujet inversé, ordre inversé. Place syntaxique des voyous à l'image de leur place dans le jardin.
  • Evocation d'une certaine sensualité : "chose indiscrète", "regard" : c'est le mystère de l'adolescence; "fillette" : naissance de l'adolescence; Rimbaud exprime différentes parties du corps : "chaire" et "cou", "dos", "épaules".
  • Il y a une certaine vie dans les adjectifs.
  • La musicalité a un effet physique chez eux et est presque intellectuel. C'est la musique qui met en marche son imagination. Alternance entre le "je", "elles", "moi", "leurs" ... On passe du narrateur au monde des fillettes.
  • Dans le monde des adolescents, chacun réagit à sa façon. On note des ébauches de complicité marquées par la ponctuation, qui vient exprimer tout ce qui n'est pas dit.

Regard valorisateur du narrateur sur lui-même. Le monde des gens de son âge s'oppose au regard hostile qu'il a eu sur la bourgeoisie.

Conclusion :

  • Tableau d'une bourgeoisie figée, paralysée dans son autosatisfaction, engluée dans ce monde contrairement au tempérament vif de la jeunesse.
  • Ce texte met en évidence l'étroitesse de la vie de province, de la vie dans les petites villes. On comprend mieux la fantaisie de Rimbaud.
  • On comprend également son sentiment de révolte, et le lecteur éprouve de la compassion.