Le Voyage – Les Fleurs du Mal – « La mort »

Baudelaire, Le Voyage – Les Fleurs du Mal – « La mort » (Commentaire composé)

 

Poème étudié :

Amer savoir, celui qu'on tire du voyage !
Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :
Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui !

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;
Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit
Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,
Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,
À qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce rétiaire infâme : il en est d'autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
Nous pourrons espérer et crier : En avant !
De même qu'autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
Avec le coeur joyeux d'un jeune passager.
Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
Qui chantent : « Par ici ! vous qui voulez manger

Le Lotus parfumé ! c'est ici qu'on vendange
Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim ;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n'a jamais de fin ! »

À l'accent familier nous devinons le spectre ;
Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
« Pour rafraîchir ton coeur nage vers ton Électre ! »
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons !
Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !

Baudelaire, Les Fleurs du Mal

 

 

Introduction :  

 

Dans l'édition de 1861, le dernier chapitre des Fleurs du Mal : « La mort » comporte six poèmes : Le Voyage en est le poème final. Le titre du poème nous plonge d'emblée dans l'univers du voyage, thème fondamental dans la poésie de Baudelaire. Il résume ses thèmes essentiels et achèvent l'oeuvre sur une promesse (mort : promesse de l'âme). Dans ce poème, nous nous intéresserons à la tentative de l'homme d'échapper au temps puis nous verrons comment la mort apparaît comme l'ultime échappatoire du temps, de l'ennui.

 

I). Tentative de l'homme d'échapper au temps qui s'avère décevant.

 

            1). Tentative d'échapper au spleen, au temps.

 

Le voyage terrestre est source de désenchantement et de déception. Les deux métaphores du monde : « un oasis d'horreur dans un désert d'ennui » révèle que l'horreur devient, pour échapper à l'ennui le refuge vers lequel nous tendons.

La métaphore du temps infâme (un gladiateur que l'on fuit) marque le combat inégal entre le temps et les hommes. De plus, Baudelaire par le biais de la personnification du temps, lui associe une dimension humaine. Le temps est présenté comme un « ennemi ». Pour échapper à l'ennui, il faut agir : « partir » ou bien « rester ». Le terme « enfin » résonne ici comme un signe d'espoir. La défaite de l'homme est le signe d'un nouveau départ. C'est un paradoxe.

 

            2). Echec de la fuite.

 

L'investigation : « hélas ! » montre bien que tous les efforts ne servent à rien, sont vains. Il est impossible de se délivrer de l'ennui, et du temps. Thème du temps que l'on peut retrouver dans l'Horloge, dernier poème de « Spleen et idéal » où Baudelaire qualifie le temps de : « joueur avide qui gagne à tout coup sans tricher ». Le thème du temps apparaît donc dans l'oeuvre de Baudelaire comme, mais le temps apparaît comme obsédant pour Baudelaire dans sa création poétique. Le temps est le principal ennemi du poète.

 

II). La mort comme ultime échappatoire du temps.

 

            1). L'échappatoire comme libérateur.

 

L'emploi du futur : « embarquerons » exprime ici l'allégresse. De plus, l'emploi du pronom personnel sujet pluriel : « nous » marque l'interpellation direct de Baudelaire à son lecteur. Il invite son lecteur dans son voyage, un voyage poétique. Le « lotus » est le fruit que l'on mange au pays des Lotophages (Odyssée) et il faisait oublier la patrie. Ici, ce fruit va permettre l'oublie de tous les maux terrestres à l'origine du spleen. Face à l'ennui, l'homme est curieux de découverte, de nouveau. La curiosité est ainsi l'ultime explication de la mort, mort qui annonce le renouveau : il faut tenter l'aventure.

 

            2). Mort, curiosité nouvelle.

 

Baudelaire, à travers le choix de la « Chine », terre qui à l'époque évoque l'infini géographique et qui va attirer la curiosité de son lecteur. L'interpellation de la mort, qui est une allégorie de la mort : « Ô mort ! » introduit le thème du mystère, le mystère de la mort. L'antithèse de la voix des sirènes : « charmantes », « funèbres » renforce ce sentiment mystérieux, mais attirant : c'est cette fascination qui attire les hommes.

 

Conclusion :

 

L'homme face au temps et à l'ennui ne trouve comme seul échappatoire que la mort. Ces thèmes du temps et de l'ennui sont récurrents chez Baudelaire. On retrouve ce thème de l'ennui dans L'adresse au lecteur, premier poème du recueil.

Baudelaire invite ici son lecteur à un voyage, à la recherche d'un paradis terrestre, mais ce voyage n'est en fait qu'un voyage poétique. On retrouve ce thème du voyage dans l'Invitation au voyage.