Charles Baudelaire

Baudelaire, Les Fleurs du Mal, L’Invitation au Voyage (Section L)

Poème Étudié

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
– Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Baudelaire, Les Fleurs du Mal, L’Invitation au voyage

Introduction

Nous allons étudier un poème de Charles Baudelaire intitulé « L’Invitation au Voyage », tiré des Fleurs du Mal en date de 1857. Les poèmes précédents sont tous des hymnes à l’une des femmes de sa vie, Jeanne Duval, Marie D’Aubrun ou Mme de Sabatier. Ce poème est dédié à Marie d’Aubrun.
« L’Invitation au Voyage » est un extrait de « spleen et idéal », il s’inscrit dans la partie consacrée à l’idéal, c’est le cycle qui correspond avec la rencontre avec l’actrice en 1866. Il s’agit de mettre en avant l’évasion grâce à la femme vers des paradis éphémères, le thème du voyage est lié à la femme aimée. Ce poème est composé de trois strophes similaires aux vers hétérométriques de 5 ou 7 syllabes, le refrain renvoie aux lieux évoqués successivement, cela donne l’impression d’une ballade, trois strophes et un refrain. La forme poétique est issue de la littérature médiévale reprise par les romantiques. Après le thème de l’amour évoqué des vers 1 à 14, il décrit ensuite l’enchainement de ce monde imaginaire des vers 15 à 18, la fin de la poésie est réservée aux promesses de voyage. Dans un premier temps, nous étudierons, la forme et la musique exceptionnelles de cet hymne, dans un second temps, nous analyserons la correspondance entre la femme et le paysage, enfin, en dernier lieu, nous verrons l’idéal baudelairien.

I. Une forme et une musique exceptionnelles

1. La disposition typographique

Nous avons trois strophes de 12 vers de longueur différente avec une disposition typographique récurrente. Pour chacune des strophes, il y a 4 groupes de pentasyllabes. On distingue des groupes de 2 vers qui sont séparés par un vers de 7 syllabes, heptasyllabe. Les vers sont impairs et musicaux. La disposition des vers, 2 vers brefs et un long imprime un rythme de bercement avec un retour des mêmes sonorités. Nous avons une apparente régularité, deux vers courts et un long, ainsi que différents rythmes et des vers impairs courts n’ayant pas de codification rythmique préétablie. Le schéma des rythmes est élaboré, rimes suivies, embrassées et suivies puis de nouveau embrassées, les rimes internes reposent sur l’anaphore de « aimer », nous pouvons souligner les sonorités proches, « soleil – ciel », « brillant – luisant », « odeur – senteur – splendeur ». Le douzain est structuré en deux distiques de rimes suivies et deux quatrains en rimes embrassées. Il y a superposition de lignes mélodiques.

2. Les sonorités

Chaque strophe contient un agencement de sonorités évocatrices de la plénitude ressentie. La suavité de la consonne en « m », « Mon enfant , ma sœur », « mourir », «mouillé », « mon esprit », « charme », « mystérieux », « larme ». Les voyelles claires en « Ille », « mouillés », les sons feutrés, « rieux », « yeux », renforcent l’aspect agréable. Chacune des trois strophes contient une voyelle dominante, « i », « en », « on ». L’allitération en « v », « voix », « vaisseaux », « vagabonde », « assouvir », est associée à la voyelle dominante « a » qui fait écho au titre, l’invitation à la rêverie.

3. Le refrain

Il est composé de deux heptasyllabes, le caractère incantatoire est proche des formules magiques. Le mouvement du poème est ralenti par la notre initiale « la » et la régularité de l’hémistiche, « tout n’est qu’ordre… beauté » puis, nous avons un élan en trois temps, « luxe, calme et volupté ».

II. La magie d’un lieu, la correspondance de la femme et du paysage

1. Un lieu miroir, la correspondance entre la vue et l’odorat

La correspondance de la femme et du paysage est à dominante urbaine, c’est un miroir où se reflète la beauté, la chambre, qui invite au voyage. Elle est établie dès les vers 1 à 4 et est explicitée dans le deuxième sizain des vers 7 à 12. Dans « les ciels mouillés » comme dans les yeux de Marie D’Aubrun, on retrouve les éléments authentiques, le feu, l’eau, dans l’oxymore, « les soleils mouillés ». « Les yeux brillants », l’éclat, le feu à travers les larmes évoquent les « soleils mouillés » d’une contrée mystérieuse. La correspondance du feu et de l’eau dans la dernière strophe avec « soleil couchant » renforce la lumière que projette le soleil sur le paysage aquatique. Regards et paysages exercent la même fascination sur le poète ainsi que le suggèrent les adverbes d’intensité, l’effet expressif est créé par la diérèse, « mystérieuse ». Les yeux brillants à travers leurs larmes suggèrent un mystère à percer derrière l’au-delà dissimulé par le brouillard, les nuages et les larmes. On retrouve les sensations olfactives à forte coloration exotique retenues par leur grand pouvoir de suggestion des vers 18 à 20. Elles sont propices à la rêverie, elles permettent d’évoquer cet ailleurs auquel aspire le poète. La femme joue un rôle unificateur car le voyage part d’elle et elle est encore le destinataire. Le poème est structuré par la vue et l’odorat.

2. Un lieu idéal

Le pays est créé par l’imagination, « songe », les jeux des modes et des temps renforcent cette impression. Nous n’avons aucune indication temporelle par le mode infinitif, « aimer », « mourir », « aller », « vivre », l’impératif, « songe » et le conditionnel, « parlerait ». Cela ne fait que traduire des émotions qui surgissent. Le pouvoir de l’imaginaire s’impose grâce au présent de l’indicatif. Le participe présent « brillant » donne un aspect duratif et une note descriptive qui annonce la deuxième strophe. Des éléments nous indiquent qu’il s’agit d’un pays du Nord avec l’allusion aux canaux, probablement la Hollande. L’espace décrit est d’abord un « là-bas ». La femme est inspiratrice est aussi un enfant à protéger « mon enfant », « ma sœur », elle est l’âme sœur, le double du poète, la promesse d’une relation harmonieuse à l’image de l’intérieur évoqué dans la deuxième strophe. La duplicité est évoquée par « ses traitres yeux ».

III. L’idéal baudelairien

1. Regret du paradis originel

Par une allusion à la « langue natale », l’auteur fait référence aux origines, et réaffirme sa conception du paradis, celle d’un paradis antérieur au péché originel, un paradis perdu, un « jadis ». La femme est corruptrice et rédemptrice. A défaut d’un retour en arrière, Baudelaire se contente d’un déplacement dans l’espace. L’ailleurs se substitue à l’autrefois.

2. L’exotisme ou les composantes sensibles du bonheur baudelairien

La volupté est une constante du bonheur, ainsi que la profusion de sensations, les parfums, l’exotisme. Nous avons une correspondance importante de l’odorat et de la vue, l’idée de profusion est associée au refrain, « luxe, splendeur et volupté ». Les sensations sont raffinées, « les plus rares fleurs » qui s’enrichissent en se mêlant les unes aux autres, les parfums, la lumière et les reflets qui ont une place essentielle dans l’ensemble du poème, « les yeux brillants », « les meubles luisants ».

3. L’idéal baudelairien

Les substantifs du refrain définissent l’éthique et l’esthétique du poète. La structure restrictive « ne… que » et le pronom « tout » mettent en valeur le caractère synthétique que l’auteur veut donner à cette définition de l’idéal. Le bonheur repose sur une vie sensuelle et raffinée. La beauté et la volupté sont associées à des effets d’harmonie, calme avec volupté, l’ordre avec la beauté. L’idéal existentiel et l’image du beau sont donc dominés par une exigence de rigueur et de discipline, la rigueur connote l’ordre et la discipline, le calme. Cette idée est renforcée par l’hémistiche, « là tout n’est qu’ordre et beauté ».

Conclusion

Bien que l’invitation au voyage soit extrait de la section spleen et idéal, on peut à la lecture ressentir une impression de plénitude qui s’oppose à l’état de perpétuelle insatisfaction du spleen. L’évocation d’un univers libéré des deux dimensions contraignantes du temps et de l’espace domine. Ce dernier est élargi à l’infini grâce au pouvoir d’expansion des parfums et des miroirs profonds. On y aime à loisir, sans nul souci du temps. Cette poésie est une promesse de voyage virtuel qui répond à tous les désirs.

Du même auteur Baudelaire, Le Spleen de Paris, Le Désespoir de la Vieille Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Paysage Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Parfum exotique Baudelaire, Les Fleurs du Mal, A celle qui est trop gaie Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Alchimie de la douleur Baudelaire, Les Fleurs du Mal, III, Elévation Baudelaire, Les Fleurs du Mal, La Chevelure Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Les Petites Vieilles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, L'Ennemi Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Spleen, Quand le ciel bas et lourd...

Tags

Commentaires

0 commentaires à “Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Spleen, Quand le ciel bas et lourd…”

Commenter cet article