Charles Baudelaire

Baudelaire, Les Fleurs du Mal, L’Invitation au Voyage, Sections S-ES

Texte étudié

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
– Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Introduction

Nous allons étudier le poème de Baudelaire intitulé « L’Invitation au Voyage » tiré du recueil « Les Fleurs du Mal ». Cette poésie fait partie de la 6ème section, elle incarne l’idéal et est l’opposé des forces maléfiques du spleen. Nous mettrons en avant l’oxymore du titre, « Les Fleurs du Mal ». Ce recueil parut en 1857, l’œuvre fait scandale et est condamnée pour immoralité. Baudelaire avec son ouvrage, ouvre la voix à la poésie moderne. Il se compose de six sections dont la première est la plus longue, « spleen et idéal », titre antithétique qui reflète la tension de l’artiste partagé entre deux pôles, le spleen lié à sa condition terrestre et l’aspiration à l’idéal et à la beauté. « L’Invitation au Voyage » s’inscrit dans la quête de l’idéal puisque le poème se présente comme un remède au spleen. Il est dédié à Marie Daubrun, inspiratrice et amante du poète entre 1854 et 1863. Il éprouve pour cette femme un amour spirituel et charnel. Cet amour sera paisible, équilibré, l’amour idéal, la relation parfaite. Jeanne Duval lui inspirait au contraire un amour physique et Mme de Sabatier un amour spiritualisé. Dans un premier temps, nous étudierons l’invitation au voyage, puis, en dernier lieu, l’invitation à l’amour.

I. Une invitation au voyage

1. Un rythme musical

Le charme de l’invitation repose sur la musicalité particulièrement suggestive et musicale du poème. Nous avons la reprise de certains termes qui donnent un effet anaphorique. L’un des principes adoptés ici est la variété métrique. Nous constatons une alternance entre les rimes féminines sur les vers longs (« e » muet) et masculines sur les vers courts, ce n’est par une innovation car nous trouvons chez Lamartine dans « le lac », une forme hétérométrique, c’est-à-dire, des vers de différentes mesures. Mais Baudelaire et ses contemporains vont encore pousser plus loin cette recherche hétérométrique. La liberté des rimes suggère la fantaisie, AABCCB, il y a trois strophes de douze vers et deux sizains ou quatre tercets. La lecture est pleine de surprises, pas de monotonie. La légèreté domine dans les vers qui sont impairs, la musique est incitative et laisse deviner une forme de suspend dans les vers qui correspond à l’idée de voyage. L’originalité vient du refrain introduit dans le poème. Cela lui donne une forme insolite, une musicalité extraordinaire, sachant que dans son recueil, Baudelaire adopte une versification très classique, le sonnet étant la forme dominante. Cette musicalité suggère l’ailleurs, l’inconnu.
Cet invitation au voyage est aussi une invitation au rêve.

2. Une invitation au rêve

Le poème nous emporte par l’imagination vers un ailleurs. Les deux impératifs, « songe » et « vois », connotent le rêve. Le poème nous permet déjà de voyager. Les sujets sont toujours à la troisième personne. Il y a une absence totale des repères temporels. Les infinitifs de la première strophe ont une valeur impersonnelle et éternelle qui marque beaucoup plus un voyage de l’esprit qu’un voyage réel. Le conditionnel de la deuxième strophe marque une temporalité vague qui reflète la projection immédiate dans un hors temps, dans un rêve. Nous avons quelques repères spatiaux qui suggèrent l’ailleurs, sans qu’aucun lieu précis ne soit précisé, ainsi que le suggère l’adverbe « là-bas » et le terme assez vague de « pays ». La référence à l’Orient est explicite dans la strophe 2. Nous avons également une référence à la Hollande, aux vers 7 et 8 avec l’évocation de l’intérieur des maisons hollandaises par les peintres. Les plans généraux de l’intérieur de la maison donnent une vision globale, panoramique qui contribue aussi à la création d’un rêve et d’un univers imaginaire. L’usage des pluriels aux strophes 2 et 3 donne au monde évoqué un charme particulier et laisse au lecteur la place à son imagination.

Cette invitation au voyage est indissociable du discours amoureux et le poème se présente aussi comme une invitation à aimer.

II. Une invitation à l’amour

1. L’affectivité et l’amour

Le pays évoqué est celui de l’amour, cela est explicite au vers 6, la femme paysage se dessine. Nous soulignerons la correspondance entre le soleil et le ciel avec les yeux de la femme. Les paysages comme les yeux de la femme ont les connotations suivantes, le mystère, la mélancolie, le caractère trouble, l’énigme, le charme profond qui ensorcelle. La duplicité est soulignée par l’expression « tes traites yeux ». Toute la force de l’attrait de la femme réside dans le paysage. Elle est au centre des préoccupations du poète des vers 31 à 35. La description de la chambre est en fait le reflet de leur amour. Le discours amoureux est amorcé par les deux apostrophes qui ouvrent le poème. L’auteur qualifie l’aimée de « sœur » qui met en évidence l’amour parfait, quasi filial, qui englobe les autres formes de relations affectives et renforce son aspect tranquille, calme et apaisant. Ce n’est pas un amour passionné.

2. Un idéal de vie

L’amour se rattache à un idéal de vie dont le programme est inscrit dans le refrain avec le procédé de l’enjambement qui met en avant chacun des termes. Parmi ces cinq termes, il y en a plusieurs qui sont dans les autres poèmes du recueil, le lexique est typiquement baudelairien. Les strophes font écho à chacun des termes. Chaque chose semble à sa place, strophe 2, nous notons l’ordre du poème qui suit une progression logique, puis, nous avons l’amorce du songe, la description du lieu de voyage, l’intérieur de la chambre, et la description de la vue donnée par la chambre sur l’extérieur, le paysage vu de la pièce. La splendeur orientale renvoie à une beauté explicite. La description très esthétique fait ressortir la beauté des choses, vers 35 et 38, les évocations sont très belles. La richesse est connotée avec la brillance, « luisants », l’ambre et la rareté des éléments sont liés au luxe enfin, la profusion des choses évoquée par les pluriels, renforce tous ces aspects. Le luxe est surtout présent dans la deuxième strophe et la dernière. L’impression dominante de douceur et de paix, l’absence de verbes d’action accentuent dans la dernière strophe la vision d’un monde qui s’endort. Le poème est pris dans une immobilité harmonieuse. Le plaisir des sens est exalté par la vue, les odeurs et le toucher. Tous ces éléments sont propices au sentiment amoureux et à l’amour qu’incarne Marie Daubrun. Nous pouvons le lien entre l’amour et la mort qui signifierait le désir chez le poète de mourir à un moment parfait.

Conclusion

Héritier des romantiques, Baudelaire s’est pourtant méfié des excès de sensibilité et des facilités d’un lyrisme exacerbé. Nous avons donc un discours amoureux traditionnel par les termes mais renouvelé par la forme et le ton. La sensualité, l’exotisme et les correspondances entre l’amour, le voyage et la rêverie plongent le lecteur dans un univers poétique singulier.

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