Le Rat qui s’est retiré du monde

La Fontaine, Le Rat qui s'est retiré du monde (Commentaire composé)

 

Texte étudié :

Les Levantins en leur légende
Disent qu'un certain Rat las des soins d'ici-bas,
Dans un fromage de Hollande
Se retira loin du tracas.
La solitude était profonde,
S'étendant partout à la ronde.
Notre ermite nouveau subsistait là-dedans.
Il fit tant de pieds et de dents
Qu'en peu de jours il eut au fond de l'ermitage
Le vivre et le couvert : que faut-il davantage ?
Il devint gros et gras ; Dieu prodigue ses biens
A ceux qui font voeu d'être siens.
Un jour, au dévot personnage
Des députés du peuple Rat
S'en vinrent demander quelque aumône légère :
Ils allaient en terre étrangère
Chercher quelque secours contre le peuple chat ;
Ratopolis était bloquée :
On les avait contraints de partir sans argent,
Attendu l'état indigent
De la République attaquée.
Ils demandaient fort peu, certains que le secours
Serait prêt dans quatre ou cinq jours.
Mes amis, dit le Solitaire,
Les choses d'ici-bas ne me regardent plus :
En quoi peut un pauvre Reclus
Vous assister ? que peut-il faire,
Que de prier le Ciel qu'il vous aide en ceci ?
J'espère qu'il aura de vous quelque souci.
Ayant parlé de cette sorte.
Le nouveau Saint ferma sa porte.
Qui désignai-je, à votre avis,
Par ce Rat si peu secourable ?
Un Moine ? Non, mais un Dervis :
Je suppose qu'un Moine est toujours charitable.

La Fontaine

 

Introduction :

 

La figure du moine dans la littérature depuis Rabelais : mise en doute de la sincérité de sa vocation et du respect du voeu d'abstinence.

La force du parti dévot sous Louis XIV (interdiction de Tartuffe) : obligation d'une critique détournée. Le titre de cette fable indique clairement que le Rat appartient au clergé ; nous nous demanderons comment La Fontaine a utilisé de la dable pour critiquer un faux dévot sans choquer son lecteur. Notre objet d'étude comportant deux verbes convaincre et persuader, nous nous poserons la question suivant : quel est le pouvoir des mots, que l'on utilise l'art de convaincre ou de persuader.

Notre plan sera le suivant : puisque trois orateurs s'expriment dans cette fable, nous étudierons leurs argumentations respectives avec l'ambassade des rats, le refus de l'ermite puis le propos de La Fontaine.

 

I). L'ambassade des rats.

 

Que veulent-ils ? A qui adressent-ils leur requête ? Quels sont leurs arguments ?

Leur stratégie montre qu'ils sont dans un effort de convaincre : des rats font appel à un autre rat contre l'ennemi héréditaire : appel légitime à la solidarité ; crédibilité de la requête.

Le République assiégée manque d'argent, la situation est critique. Ils demandent peu et pour peu de temps.

 

Pourtant ils n'obtiennent rien ! C'est qu'en face d'eux se trouve un expert de la rhétorique trompeuse : l'ermite dont la réponse constitue un modèle d'habileté et d'hypocrisie.

 

II). Le refus de l'ermite.

 

Que veut-il ? Quels sont ses arguments ?

Ils relèvent de l'art de persuader : il commence par prodiguer des mots aimables. Il se dérobe avec de bonnes excuses : il n'est pas concerné, il est pauvre. Il ne peut donc pas aider.

 

La fable se clôt sur une intervention de La Fontaine. Et lui, de quoi voulait-il nous convaincre ou nous persuader ? Comment s'y est-il pris ?

 

III). Le propos de La Fontaine.

 

Le détour par le Levant : artifice habile pour déjouer la censure. Mais la prétérition finale ramène le lecteur en France. Le détour par l'apologue relève de l'art de persuader : ce récit inventé séduit le lecteur par sa drôlerie et permet au fabuliste un amalgame commode : ce moine est particulièrement antipathique : la brutalité de son geste final contredit le caractère doucereux de ses propos ; le portrait initial montre qu'il ne respecte pas son vœu d'abstinence, et le dernier adjectif employé suggère qu'il manque également à son devoir de charité.

Séduit par la dable, le lecteur risque d'oublier qu'il existait à cette époque des religieux sincères et charitables comme Saint Vincent de Paul.

 

Conclusion :

 

La Fontaine a su habilement mettre les rieurs de son côté pour porter le discrédit sur un groupe entier. Une persuasion habile est parfois plus efficace qu'une argumentation honnête et sérieuse.




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