Jean-Paul Sartre : Huis clos : Scène 1 : Le garçon d'étage

  • Vous allez pouvoir accéder au commentaire composé d'un extrait de la "Scène 1" de la pièce "Huis clos" de "Jean-Paul Sartre".
  • Ce fichier contient un commentaire détaillé avec DEUX parties principales, une introduction, une conclusion.
  • PASSAGE : Voir texte ci-dessous.
Texte étudié :

GARCIN, LE GARÇON D'ÉTAGE

GARCIN, redevenant sérieux tout à coup.
Où sont les pals ?
LE GARÇON
Quoi ?
GARCIN
Les pals, les grils, les entonnoirs de cuir.
LE GARÇON
Vous voulez rire ?
GARCIN, le regardant.
Ah ? Ah bon. Non, je ne voulais pas rire. (Un silence. Il se promène.) Pas de glaces, pas de fenêtres, naturellement. Rien de fragile. (Avec une violence subite) Et pourquoi m'a-t-on ôté ma brosse à dents ?
LE GARÇON
Et voilà. Voilà la dignité humaine qui vous revient. C'est formidable.
GARCIN, frappant sur le bras du fauteuil avec colère.
Je vous prie de m'épargner vos familiarités. Je n'ignore rien de ma position, mais je ne supporterai pas que vous...
LE GARÇON
Là ! là ! Excusez-moi. Qu'est-ce que vous voulez, tous les clients posent la même question. Ils s'amènent : - « Où sont les pals ? » A ce moment-là, je vous jure qu'ils ne songent pas à faire leur toilette. Et puis, dès qu'on les a rassurés, voilà la brosse à dents. Mais, pour l'amour de Dieu, est-ce que vous ne pouvez pas réfléchir ? Car enfin, je vous le demande, pourquoi vous brosseriez-vous les dents ?
GARCIN, calmé.
Oui, en effet, pourquoi ? (Il regarde autour de lui.) Et pourquoi se regarderait-on dans les glaces ? Tandis que le bronze, à la bonne heure... J'imagine qu'il y a de certains moments où je regarderai de tous mes yeux. De tous mes yeux, hein ? Allons, allons, il n'y a rien à cacher; je vous dis que je n'ignore rien de ma position. Voulez-vous que je vous raconte comment cela se passe ? Le type suffoque, il s'enfonce, il se noie, seul son regard est hors de l'eau et qu'est-ce qu'il voit ? Un bronze de Barbedienne. Quel cauchemar ! Allons, on vous a sans doute défendu de me répondre, je n'insiste pas. Mais rappelez-vous qu'on ne me prend pas au dépourvu, ne venez pas vous vanter de m'avoir surpris ; je regarde la situation en face. (Il reprend sa marche.) Donc, pas de brosse à dents. Pas de lit non plus. Car on ne dort jamais, bien entendu ?
LE GARÇON
Dame !
GARCIN
Je l'aurais parié. Pourquoi dormirait-on ? Le sommeil vous prend derrière les oreilles. Vous sentez vos yeux qui se ferment, mais pourquoi dormir ? Vous vous allongez sur le canapé et pffft... le sommeil s'envole. Il faut se frotter les yeux, se relever et tout recommence.
LE GARÇON
Que vous êtes romanesque !
GARCIN
Taisez-vous. Je ne crierai pas, je ne gémirai pas, mais je veux regarder la situation en face. Je ne veux pas qu'elle saute sur moi par-derrière, sans que j'aie pu la reconnaître. Romanesque ? Alors c'est qu'on n'a même pas besoin de sommeil ? Pourquoi dormir si on n'a pas sommeil ? Parfait. Attendez... Attendez : pourquoi est-ce pénible ? Pourquoi est-ce forcément pénible ? J'y suis : c'est la vie sans coupure.
LE GARÇON
Quelle coupure ?
GARCIN, l'imitant.
Quelle coupure ? (Soupçonneux.) Regardez-moi. J'en étais sûr ! Voilà ce qui explique l'indiscrétion grossière et insoutenable de votre regard. Ma parole, elles sont atrophiées.

Jean-Paul Sartre, Huis clos, Scène 1
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