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CHARLES PERRAULT : CONTES : LE PETIT CHAPERON ROUGE (COMMENTAIRE COMPOSE)

Introduction :

Charles Perrault publie ses "contes" pendant la période classique où les contes de fées sont particulièrement appréciés car ils permettent une double lecture, une destinée aux enfants pour leur apprendre une morale et une autre pour les adultes car l'on trouve beaucoup de passages ironiques et de sous-entendus. Cette oeuvre s'inscrit dans l'objet d'étude sur l'argumentation et plus précisément sur l'apologue. Les "contes" de Charles Perrault sont écrits en 1687. Dans cette période classique les auteurs doivent respecter certaines règles notamment celles de la vraisemblance que l'on retrouve chez Perrault malgré qu'il écrive des contes de fées, et la bienséance.

Le Petit Chaperon rouge est inspiré d'une tradition orale mais pour la bienséance, Perrault a modifié la fin et a ôté les scènes de cannibalisme. Pour montrer que ce récit est bien un apologue, nous étudierons d'abord l'aspect dramatique et théâtral dans un premier temps, puis, dans un second temps nous analyserons le mélange Réalisme et Merveilleux. Enfin, nous découvrirons la symbolique des personnages.

Texte étudié :

Il était une fois une petite fille de Village, la plus jolie qu'on eût su voir ; sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge, qui lui seyait si bien, que partout on l'appelait le Petit Chaperon rouge.

Un jour, sa mère, ayant cuit et fait des galettes, lui dit : Va voir comme se porte ta mère-grand, car on m'a dit qu'elle était malade. Porte-lui une galette et ce petit pot de beurre. Le Petit Chaperon rouge partit aussitôt pour aller chez sa mère-grand, qui demeurait dans un autre Village. En passant dans un bois elle rencontra compère le Loup, qui eut bien envie de la manger ; mais il n'osa, à cause de quelques Bûcherons qui étaient dans la Forêt. Il lui demanda où elle allait ; la pauvre enfant, qui ne savait pas qu'il est dangereux de s'arrêter à écouter un Loup, lui dit : Je vais voir ma Mère-grand, et lui porter une galette, avec un petit pot de beurre, que ma Mère lui envoie. Demeure-t-elle bien loin ? lui dit le Loup.

Oh ! oui, dit le Petit Chaperon rouge, c'est par-delà le moulin que vous voyez tout là-bas, à la première maison du Village. Eh bien, dit le Loup, je veux l'aller voir aussi ; je m'y en vais par ce chemin-ci, et toi par ce chemin-là, et nous verrons qui plus tôt y sera. Le loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus court, et la petite fille s'en alla par le chemin le plus long, s'amusant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons, et à faire des bouquets des petites fleurs qu'elle rencontrait.

Le loup ne fut pas longtemps à arriver à la maison de la Mère-grand ; il heurte : Toc, toc. Qui est là ? C'est votre fille le Petit Chaperon rouge (dit le Loup, en contrefaisant sa voix) qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma Mère vous envoie. La bonne Mère-grand, qui était dans son lit à cause qu'elle se trouvait un peu mal, lui cria : Tire la chevillette, la bobinette cherra. Le Loup tira la chevillette et la porte s'ouvrit. Il se jeta sur la bonne femme, et la dévora en moins de rien ; car il y avait plus de trois jours qu'il n'avait mangé. Ensuite il ferma la porte, et s'alla coucher dans le lit de la Mère-grand, en attendant le Petit Chaperon rouge, qui quelque temps après vint heurter à la porte. Toc, toc.

Qui est là ? Le Petit Chaperon rouge, qui entendit la grosse voix du Loup eut peur d'abord, mais croyant que sa Mère-grand était enrhumée, répondit : C'est votre fille le Petit Chaperon rouge, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma Mère vous envoie. Le Loup lui cria en adoucissant un peu sa voix : Tire la chevillette, la bobinette cherra. Le Petit Chaperon rouge tira la chevillette, et la porte s'ouvrit.

Le Loup, la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit sous la couverture : Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher avec moi. Le Petit Chaperon rouge se déshabille, et va se mettre dans le lit, où elle fut bien étonnée de voir comment sa Mère-grand était faite en son déshabillé. Elle lui dit : Ma mère-grand, que vous avez de grands bras ? C'est pour mieux t'embrasser, ma fille.

Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes ? C'est pour mieux courir, mon enfant. Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles ? C'est pour mieux écouter, mon enfant. Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux ? C'est pour mieux voir, mon enfant. Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents. C'est pour te manger. Et en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le Petit Chaperon rouge, et la mangea.

MORALITÉ

On voit ici que de jeunes enfants,
Surtout de jeunes filles
Belles, bien faites, et gentilles,
Font très mal d'écouter toute sorte de gens,
Et que ce n'est pas chose étrange,
S'il en est tant que le Loup mange.
Je dis le Loup, car tous les Loups
Ne sont pas de la même sorte ;
Il en est d'une humeur accorte,
Sans bruit, sans fiel et sans courroux
Qui privés, complaisants et doux,
Suivent les jeunes Demoiselles
Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles ;
Mais hélas ! qui ne sait que ces Loups doucereux,
De tous les Loups sont les plus dangereux.

Charles Perrault, Contes

Analyse :

I) Aspect théâtral, dramatique et suspens

A. Composition et structure

Rapidité du récit :

  • Phrases courtes.
  • Brièveté de l'histoire.

Structure concise : schéma narratif :

  • Situation initiale : "Il était une fois...", place brièvement les personnages.
  • Premier événement : "Un jour...".
  • Première péripétie : rencontre avec le loup.
  • Deuxième péripétie : le loup mange la grand-mère.
  • Troisième péripétie : discussion entre le loup et le Petit Chaperon rouge.
  • Situation finale : dernière phrase : "En disant ces mots, ce méchant loup se jeta sur le Petit Chaperon rouge, et la mangea".
  • Moralité en vers et explicite.

Aspect théâtral : trois petites scènes.

B. Dialogues

  • Trois petites scènes dialoguées : le récit est vivant.
  • Le langage est proche de l'oral, stychométie : les répliques s'enchaînent vite (récit vivant).

C. Répétitions, formules récurrentes

Répétitions :

  • "petite".
  • "galette".
  • "pot de beurre".

Phrases qui se répètent : aspect théâtral :

  • "tire la chevillette, la bobinette cherra".

II) Réalisme et merveilleux

A. Réalisme

  • Situation initiale : présentation des personnages et des lieux.
  • Allusion aux traditions de l'époque : "sa mère, ayant cuit et fait des galettes" (réalité du récit).
  • Explication logique des événements bizarres, rendant le récit plus réaliste :
    • Il ne la mange pas "à cause de quelques Bûcherons qui étaient dans la forêt".
    • "(dit le loup en contrefaisant sa voix)".
    • Elle était dans son lit car "elle se trouvait un peu mal".
    • Il la dévora en un rien de temps car "il y avait trois jours qu'il n'avait pas mangé".
    • "mais croyant que sa grand-mère était enrhumée" : le Petit Chaperon rouge se laisse tromper par le loup.

B. Merveilleux

  • La formule de départ est propre aux contes de fées merveilleux : "Il était une fois" (situation en dehors du temps).
  • Les lieux sont vagues : "une petite fille du Village", "dans un autre Village", "dans un bois", "par delà le moulin".
  • Les personnages sont désignés par leur fonction ou leur situation : "Village", "Petit Chaperon rouge", "Bûcherons", "Forêt", "Loup", "Mère-grand", "ma Mère".

Tout cela est caractéristique des contes de fées.

  • Le vocabulaire est désuet : "Tire la chevillette, la bobinette cherra" (utilisation de termes démodés = mystère et merveilleux).
  • Le Loup qui parle : "Il lui demanda...".

III) Personnages symboliques

A. Inégalité des forces en présence

  • Tout ce qui se rapporte au Petit Chaperon rouge est petit : "petites fleurs", "petit pot de beurre" (faible, fragile, naïve).
  • Opposition avec tout ce qui est autour d'elle, qui est grand : "Mère-Grand", "grands bras", "grandes jambes", "grandes oreilles", "grands yeux", "grandes dents".

B. Le loup

  • Côté animal et séducteur de l'homme.
  • Pour Perrault il représente le séducteur : "Je dis le loup, car tout les loups ne sont pas de la même sorte ; il en est d'une humeur accorte, sans bruit, sans fiel et sans courroux, qui privé, complaisants et doux suivent les jeunes demoiselles jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles ; mais hélas ! qui ne sait que de ces Loups doucereux de tous les Loups sont les plus dangereux".
  • Morale destinée aux jeunes filles : Perrault met en garde les jeunes demoiselles "belles, bien faites et gentilles".

C. Morale interne

Comment souvent chez Perrault : deux morales, une explicite pour les enfants, et une implicite pour les adultes.

  • Perrault condamne l'irresponsabilité des parents : "sa mère en était folle, et sa grand-mère plus folle encore" : elles sont caractérisées par l'adjectif "folle".
  • Des parents qui ne prennent pas leurs responsabilités : pas de mise en garde : "La pauvre enfant qui ne savait pas qu'il est dangereux de s'arrêter à écouter un Loup".

Dans les contes de Perrault, les parents ont souvent le mauvais rôle.

Conclusion :

Les caractéristiques de ce conte permettent de comprendre pourquoi ce conte est devenu si célèbre. Cependant, est-ce un conte pour enfants ou adultes ? Quel degré de lecture convient ?