Document sans nom

GERARD DE NERVAL : LES CHIMERES : VERS DORES (ANALYSE)

Introduction :

Gérard de Nerval, de son vrai nom Gérard Labrunie, né à Paris le 22 mai 1808, mort le 26 janvier 1855, est un poète français. L'insistance de Nerval sur la signification des rêves eut une influence sur le mouvement surréaliste.

Texte étudié :

VERS DORES

Eh quoi! tout est sensible.
PYTHAGORE

Homme ! libre penseur ! te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?
Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l'univers est absent.

Respecte dans la bête un esprit agissant:
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;
Un mystère d'amour dans le métal repose ;
"Tout est sensible !" Et tout sur ton être est puissant.

Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'épie :
A la matière même un verbe est attaché...
Ne la fais pas servir à quelque usage impie !

Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché ;
Et, comme un oeil naissant couvert par ses paupières,
Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres !

Gérard de Nerval, Les Chimères

Analyse :

- L'auteur expose ici une vive critique envers le courant humaniste et rationaliste, qui a placé l'homme au centre de toute réflexion au point d'en oublier la nature et la présence du divin. Gérard de Nerval plaide dans ce sonnet, composé de 2 quatrains et 2 tercets, pour une reconnaissance de la vie dans toutes ses manifestations, omniprésente (« dans ce monde où la vie éclate en toute chose » v.2, « tout est sensible » v.8, « à la matière même un verbe est attaché » v.10) et imprégnée par les marques du divin, du Créateur. Il prête à la nature « un esprit agissant » v.5, « une âme » v.6, « « un mystère d'amour » v.7, et des sens « tout est sensible » v.8. L'homme n'est pas seul sur terre, il n'est pas tout-puissant ni omnipotent, il n'est qu'une créature parmi d'autres, qui seraient elles aussi dotées de raison et de sentiments.

- Gérard de Nerval condamne la vanité et la suffisance de l'homme, qui se croit au dessus de tout, supérieur à toutes les autres créatures (« homme ! Libre penseur, te crois-tu seul pensant dans ce monde où la vie éclate en toute chose », v.1 et 2), et qui néglige son environnement (« mais de tous tes conseils l'Univers est absent » v.4) ou l'exploite pour ses propres fins, parfois criminelles (« ne la fais pas servir à quelque usage impie » v.11).

- Il rappelle l'homme à plus de modestie, le remet à sa place, fustige son sentiment de supériorité et d'impunité, infondé car au final la nature est plus puissante que lui « tout est sensible - et tout sur ton être est puissant » v.8. Il exhorte l'homme à prendre en compte son environnement, et à en faire un usage raisonné, et respectueux. Il use pour cela abondamment des interrogations (« te crois-tu » v.1) et de l'impératif (« respecte » v.5, « crains » v.9, « ne la fais pas servir » v.11). Il interpelle l'homme et veut lui faire prendre conscience de ce qu'il néglige jusqu'à présent. Il lui ordonne de se montrer plus humble et de réaliser que la présence divine est partout. Il se prononce ainsi contre le courant matérialiste qui nie cette présence.

- Il condamne également l'ingratitude de l'homme qui est aveugle et sourd aux dons de la nature, qui l'ignore et agit sans lui prêter la moindre attention. L'homme ne se montre pas assez reconnaissant envers la nature. Gérard de Nerval écrit ici une véritable ode à la vie, à la nature, à tout l'univers du vivant. Il se montre lyrique et métaphysique, a une vision holistique (le monde comme un tout, comme un ensemble intégré) de l'univers.

Conclusion :

Marquée par le sentiment profond de la dualité de l'âme humaine, l'oeuvre de Nerval est fondée sur une série d'antithèses entre la réalité et le songe, le présent et le passé, la vie et la mort, la lumière et l'obscurité, et exprime une quête de l'imaginaire où la femme joue un rôle fondamental. Sa conception du temps, où prédominent la répétition et le souvenir, peut faire penser à certains aspects du cycle romanesque de Proust. Mais Nerval donne à sa quête de la vérité et de l'identité une dimension fantastique qui confine parfois à l'hermétisme et tend à rendre floues les frontières qui séparent le réel du merveilleux et de la folie. Pour cela, les surréalistes contribueront à donner à cette oeuvre longtemps négligée la place majeure qui est la sienne.