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CHODERLOS DE LACLOS : LES LIAISONS DANGEREUSES : LETTRE IV : DU VICOMTE DE VALMOT A LA MARQUISE DE MERTEUIL (COMMENTAIRE COMPOSE)

Introduction :

Le texte que nous étudions a été écrit en 1782 par Choderlos de Laclos, auteur du XVIIIème siècle (1741-1803). Tout en étant capitaine d'artillerie, il commence à écrire, première oeuvre : « Ernestine ». Mais après ses échecs militaires, il se consacre totalement à l'écriture. Il commence donc l'écriture des « Liaisons dangereuses », qui seront vivement critiquées par la société de l'époque, très puritaine et réticente à toute forme de libertinage, alors même que ce livre en est un exemple. Laclos est considéré comme l'homme d'une seule oeuvre, celle dont est tiré l'extrait de la lettre que nous étudions.

« Les Liaisons dangereuses » est un roman épistolaire qui repose sur le mensonge et le libertinage, les personnages principaux : la Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont, anciens amants, complices qui se sont alliés, l'un pour conquérir une femme prude, l'autre pour se venger d'un ancien Amant : Gercourt. Ils jouent des autres dans le domaine, de la domination et des sentiments.

Elle écrit  au  Vicomte de Valmont pour lui faire part de ses plans : que le Vicomte séduise Cécile de Volange.

La lettre que nous étudions est la IVème du roman, c'est la réponse du Vicomte de Valmont à la Marquise, il lui fait parvenir son refus ainsi que ses plans à lui...

Lecture du texte : En quoi ce passage possède une fonction programmatique ? Nous verrons tout d'abord la conception de l'amour selon Valmont, puis que ce texte est l'esquisse d'un libertin.

Texte étudié :

Du Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil à Paris

Du château de... 5 août 17**.

Vos ordres sont charmants ; votre façon de les donner est plus aimable encore ; vous feriez chérir le despotisme. Ce n'est pas la première fois, comme vous savez, que je regrette de ne plus être votre esclave ; et tout monstre que vous dites que je suis, je ne me rappelle jamais sans plaisir le temps où vous m'honoriez de noms plus doux. Souvent même je désire de les mériter de nouveau, et de finir par donner avec vous, un exemple de constance au monde. Mais de plus grands intérêts nous appellent ; conquérir est notre destin, il faut le suivre : peut-être au bout de la carrière nous rencontrerons-nous encore ; car, soit dit sans vous fâcher, ma très belle marquise, vous me suivez au moins d'un pas égal ; et depuis que, nous séparant pour le bonheur du monde, nous prêchons la foi chacun de notre côté, il me semble que dans cette mission d'amour, vous avez fait plus de prosélytes que moi. Je connais votre zèle, votre ardente ferveur ; et si ce Dieu-là comme l'autre nous juge sur nos oeuvres, vous serez un jour la patronne de quelque grande ville, tandis que votre ami sera au plus un saint de village. Ce langage mystique vous étonne, n'est-il pas vrai ? Mais depuis huit jours, je n'en entends, je n'en parle pas d'autre ; et c'est pour m'y perfectionner, que je me vois forcé de vous désobéir.

Ne vous fâchez pas, et écoutez-moi. Dépositaire de tous les secrets de mon coeur, je vais vous confier le plus grand projet qu'un conquérant ait jamais pu former. Que me proposez-vous ? de séduire une jeune fille qui n'a rien vu, ne connaît rien ; qui, pour ainsi dire, me serait livrée sans défense ; qu'un premier hommage ne manquera pas d'enivrer, et que la curiosité mènera peut-être plus vite que l'amour. Vingt autres peuvent y réussir comme moi. Il n'en est pas ainsi de l'entreprise qui m'occupe ; son succès m'assure autant de gloire que de plaisir. L'amour qui prépare ma couronne, hésite lui-même entre le myrte et le laurier, ou plutôt il les réunira pour honorer mon triomphe.

Vous-même, ma belle amie, vous serez saisie d'un saint respect, et vous direz avec enthousiasme : « Voilà l'homme selon mon coeur. »

Vous connaissez la présidente Tourvel, sa dévotion, son amour conjugal, ses principes austères. Voilà ce que j'attaque ; voilà l'ennemi digne de moi ; voilà le but où je prétends atteindre ;

Et si de l'obtenir je n'emporte le prix,

J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris.

On peut citer de mauvais vers, quand ils sont d'un grand poète.

Vous saurez donc que le président est en Bourgogne, à la suite d'un grand procès (j'espère lui en faire perdre un plus important). Son inconsolable moitié doit passer ici tout le temps de cet affligeant veuvage. Une messe chaque jour, quelques visites aux pauvres du canton, des prières du matin et du soir, des promenades solitaires, de pieux entretiens avec ma vieille tante, et quelquefois un triste wisk ; devaient être ses seules distractions. Je lui en prépare de plus efficaces. Mon bon ange m'a conduit ici, pour son bonheur et pour le mien. Insensé ! je regrettais vingt-quatre heures que je sacrifiais à des égards d'usage. Combien on me punirait en me forçant de retourner à Paris ! Heureusement il faut être quatre pour jouer au wisk ; et, comme il n'y a ici que le curé du lieu, mon éternelle tante m'a beaucoup pressé de lui sacrifier quelques jours. Vous devinez que j'ai consenti. Vous n'imaginez pas combien elle me cajole depuis ce moment, combien surtout elle est édifiée de me voir régulièrement à ses prières et à sa messe. Elle ne se doute pas de la divinité que j'y adore.

Me voilà donc, depuis quatre jours, livré à une passion forte. Vous savez si je désire vivement, si je dévore les obstacles : mais ce que vous ignorez, c'est combien la solitude ajoute à l'ardeur du désir. Je n'ai plus qu'une idée ; j'y pense le jour, et j'y rève la nuit. J'ai bien besoin d'avoir cette femme, pour me sauver du ridicule d'en être amoureux : car où ne mène pas un désir contrarié ? Ô délicieuse jouissance ! je t'implore pour mon bonheur et surtout pour mon repos. Que nous sommes heureux que les femmes se défendent si mal ! nous ne serions auprès d'elles que de timides esclaves. J'ai dans ce moment un sentiment de reconnaissance pour les femmes faciles, qui m'amène naturellement à vos pieds. Je m'y prosterne pour obtenir mon pardon, et j'y finis cette trop longue lettre. Adieu, ma très belle amie : sans rancune.

Analyse :

I) La conception de l'amour chez Valmont

A. La conquête

  • Vocabulaire de la guerre : "sans défense", "livrée", "gloire", "succès", "laurier", "triomphe", "j'attaque", "but".
  • Vocabulaire de la séduction : "mon coeur", "séduire", "enivrer", "entreprise qui m'occupe", "mon coeur".

Ces deux vocabulaires se complètent comme pour montrer que pour Valmont la séduction est vue/considérée comme une conquête guerrière.

B. La rapport de force

  • Vocabulaire de la domination : "triomphe", "succès", "gloire".
  • Volonté de possession.

Il a une image de la femme comme étant une proie.

C. Le ridicule de l'amour

  • Il y a un rejet de l'amour, la peur d'être amoureux avec la négation des sentiments et l'absence de sentiments : "amoureux" précédé de "ridicule".

Valmont rejette le fait d'être amoureux, en effet, il craint sûrement d'être amoureux, il a plutôt un désir de possession physique.

II) L'esquisse d'un libertin

A. Le jeu de langage sur la religion

  • Madame de Tourvel est présentée comme une sainte : "bon ange", "sa dévotion", "une messe chaque jour", "quelques visites aux pauvres", "prières", "pieux entretiens", "sacrifiais"...

B. Son rapport avec les femmes

  • Avec la Présidente :
    - Manière de parler d'elle : son titre et son nom = évocation du mari.
    - Enfreindre le serment conjugal : désigner le couple par son titre.
  • Avec la Marquise : Il est insolent avec elle : "femme facile" s'oppose à "m'amènera à vos pieds" = du respect. Périphrase pour désigner la marquise en tant que confidente "dépositaire de tous les secrets de mon coeur" + marque de destinataire : "vous devinez..." = côté confident, "vous savez".
    Il est insolent mais complice = répercussions sur le ton dont ils se parlent = liberté de ton = entre eux, il y a un plaisir de langage = complicité = noeud de l'histoire, car ils s'encouragent entre eux dans le libertinage.

C. L'arrogance du Grand Seigneur

  • Hyperboles : "délicieuses jouissances", "le plus grand projet que j'ai jamais formé", "j'y pense le jour, j'y rêve la nuit" (parallélisme, construction en parataxe, construction parallèle avec juste un signe de ponctuation), "saint respect" = hyperbole sarcastique.
  • Tous les termes autour de la gloire : "l'ardeur du désir", "gloire".
  • Ton extrêmement certain, catégorique, ton de l'assertion (= affirmatif) = emploi de l'indicatif = sûr de lui. Indicatif tellement assertif qu'il paraît injonctif.
  • Insolence = impératifs "fâchez", "écoutez".
  • Vocabulaire assez péjoratif/négatif pour parler de Cécile : négation = "n'a rien vu" = insiste sur son ignorance, inexpérience = proie trop facile pour lui : "vingt autres peuvent y réussir comme moi" = désir de se distinguer de autres.
  • "Il n'en n'est pas ainsi..." : entreprise plus glorieuse, avec le vocabulaire de la gloire.

L'arrogance de Valmont montre son ambition (de la séduction amoureuse, il se présente comme un grand conquérant à propos d'un sujet peu important (sentiment), séduction amoureuse. Il se considère comme un maître en la matière mais son arrogance garde un ton ironique et insolent qui traduit un amusement, un jeu, quelque chose jubilatoire (=libertinage), plaisir à raconter, décrire plutôt qu'à le faire = il est dans la mise en scène plutôt que dans l'action.

Conclusion :

La lettre IV, où on voit pour la première fois Valmont, remplit donc bien une fonction programmatique puisqu'elle contient en germe les premières thématiques de l'oeuvre. L'amour est assimilé à une conquête de guerre. Valmont apparaît déjà comme un grand Seigneur libertin. Cécile et la Présidente de Tourvel étant réduites au statut de proie, tandis qu'on voit déjà une complicité entre Valmont et la Marquise de Merteuil.