Choderlos de Laclos

Laclos, Des femmes et de leur éducation, Ô Femmes ! Approchez et venez m’entendre

Texte étudié

O femmes ! Approchez et venez m’entendre. Que votre curiosité, dirigée une fois sur des objets utiles, contemple les avantages que vous avait donnés la nature et que la société vous a ravis. Venez apprendre comment, nées compagnes de l’homme, vous êtes devenues son esclave ; comment, tombées dans cet état abject, vous êtes parvenues à vous y plaire, à le regarder comme votre état naturel ; comment enfin, dégradées de plus en plus par une longue habitude de l’esclavage, vous en avez préféré les vices avilissants mais commodes aux vertus plus pénibles d’un être libre et respectable. Si ce tableau fidèlement tracé vous laisse de sang-froid, si vous pouvez le considérer sans émotion, retournez à vos occupations futiles. Le mal est sans remède, les vices se sont changés en mœurs. Mais si au récit de vos malheurs et de vos pertes, vous rougissez de honte et de colère, si des larmes d’indignation s’échappent de vos yeux, si vous brûlez du noble désir de ressaisir vos avantages, de rentrer dans la plénitude de votre être, ne nous laissez plus abuser par de trompeuses promesses, n’attendez point les secours des hommes auteurs de vos maux : ils n’ont ni la volonté, ni la puissance de les finir, et comment pourraient-ils vouloir former des femmes devant lesquelles ils seraient forcés de rougir ? Apprenez qu’on ne sort de l’esclavage que par une grande révolution. Cette révolution est-elle possible ? C’est à vous seules à le dire puisqu’elle dépend de votre courage. Est-elle vraisemblable ? Je me tais sur cette question ; mais jusqu’à ce qu’elle soit arrivée, et tant que les hommes régleront votre sort, je serai autorisé à dire, et il me sera facile de prouver qu’il n’est aucun moyen de perfectionner l’éducation des femmes.

Introduction

Nous allons étudier un texte de Laclos extrait de l’œuvre Des femmes et de leur éducation en date de 1783. Laclos est l’auteur des Liaisons dangereuses (1782). Choderlos de Laclos (1741 – 1803), passa longtemps pour un libertin, ce que semble démentir son mode de vie et le fait qu’il ait participé à un concours académique, sur le perfectionnement de l’éducation des femmes. C’est un écrivain du siècle des lumières. Cet extrait fut écrit pour un concours en 1783. C’est un essai dans lequel l’auteur s’interroge sur les moyens de perfectionner l’éducation des femmes. La place de celles-ci est désormais une question majeure. L’objectif du XVIIIème siècle est de faire en sorte que chacun soit libre, hommes et femmes. C’est un débat d’idées sur un sujet caractéristique de l’état d’esprit critique du siècle à l’époque. Nous allons voir en quoi ce texte est polémique et féministe.

I. Un texte polémique

D’emblée l’auteur ouvre son texte sur une apostrophe « ô femmes » auxquelles il s’adresse, c’est un appel. Le temps dominant est l’impératif, il y en a plusieurs occurrences, cela traduit sa volonté d’agir sur le destinataire, « venez m’entendre », « approchez », « Venez apprendre », « Apprenez ». Laclos cherche à persuader. Nous pouvons souligner le recours à l’éloquence et aux mécanismes de l’art oratoire. Il utilise les figures de rhétorique pour renforcer sa force d’adhésion comme la gradation dans les verbes entendre, approcher et comprendre. Le pronom personnel de la deuxième personne du pluriel « vous » sont répétés un grand nombre de fois, « vous êtes devenues », « vous êtes parvenues », « vous en avez préféré », « vous pouvez », « vous rougissez », « vous brûlez »… L’usage de ce pronom est révélateur, cela permet à l’auteur d’établir une relation directe avec l’auditoire. Il tente d’éveiller la conscience des femmes, c’est la raison pour laquelle il se sert en outre du pronom personnel de la première personne du singulier, « je me tais », « je serai autorisé ». Nous pouvons constater que cet usage du pronom « je » est concentré dans la dernière partie du texte de façon à susciter la réaction des femmes, tandis que pour désigner las hommes, le « nous » n’est jamais employé, la distance mise avec le sexe masculin transparait dans la troisième personne du pluriel, « ils », « ils n’ont ni la volonté, ni la puissance de les finir, et comment pourraient-ils vouloir former des femmes devant lesquelles ils seraient forcés de rougir ? ». Nous notons la référence aux anciens avec Sénèque qui vaut comme un argument d’autorité, « le mal est sans remède, les vices se sont changés en mœurs », cette citation de Sénèque est une mise en exergue du discours. L’art oratoire est percutant et la visée argumentative très claire. On peut faire une analogie à « l’art de persuader de Pascal ». Il s’agit d’éveiller les consciences, par conséquent, nous pouvons mettre en avant l’importance et la force de l’éloquence. Celle-ci se manifeste à travers l’usage répété de questions oratoires à la fin du texte pour le conclure tout en laissant la possibilité au lecteur d’émettre une opinion, « Cette révolution est-elle possible ? », « est-ce vraisemblable ? » Il fait ici référence à une révolution dans les esprits, c’est le sens qu’il nous faut donner à ce terme et non une connotation politique.

II. Un discours féministe

L’auteur souhaite réaliser une véritable révolution dans les consciences encore fermées au concept nouveau de libération de la femme. Dès les premières lignes, Laclos sollicite l’esprit du lecteur dans cette perspective. L’objectif majeur des lumières étant de rendre chacun capable de formuler ses idées, d’avoir une autonomie intellectuelle, sociale, politique, morale et religieuse. Nous sommes dans l’état d’esprit du siècle des lumières, essentiellement soucieux de la Libération de l’Homme au sens du genre humain. L’argument d’autorité est le recours à des témoignages ou encore à des situations. Le terme représentatif de cet état d’âme est « révolution » : il y a deux occurrences du mot « Apprenez qu’on ne sort de l’esclavage que par une grande révolution » et « cette révolution est-elle possible ? » Le discours féministe s’organise en deux parties, ce que les femmes ont perdu et ce qu’elles peuvent faire pour récupérer leurs droits et leur dignité. Laclos fait donc appel à leur sens de l’autonomie et de la responsabilité. La deuxième phrase est un résumé du texte : « Que votre curiosité, dirigée une fois sur des objets futiles, contemple les avantages que vous avait données la nature et que la société vous à ravie ». L’expression « objets futiles » nous renseigne sur le domaine des réflexions de l’auteur. En effet, il est question de politique, d’art et de science. On est dans le monde des hommes, ce qui signifie qu’ils font valoir leur esprit critique dans toutes les disciplines. Ils ont donc le monopole de la pensée qu’ils exercent souverainement. L’expression « une fois » déclenche une remise en question, une activité critique. « Les avantages » dont parle le penseur renvoient aux caractéristiques naturelles de chacun par opposition à la notion de privilèges. Ce terme met en avant l’idée qu’ils sont inhérents à la condition féminine. La femme qui par nature avait des droits en est désormais privée. On assiste à un véritable historique de la déchéance renforcée par l’économie de connecteurs temporels, « nées », « tombées », « dégradées ». La femme est en tant que compagne de l’homme et non pour elle-même, comme le souligne la périphrase, « nées compagne de l’homme ». La dialectique du maître et de l’esclave permet de renforcer le raisonnement. La femme est tenue en esclavage par l’homme, « vous êtes devenues son esclave », « une longue habitude d’esclavage », « l’esclavage », « les hommes auteurs de vos maux ». Il faut à présent que la femme se libère des entraves de l’homme, qu’elles reprennent les avantages et les droits qui lui sont naturellement dus. Par respect pour l’auditoire, Laclos se met hypothétiquement dans une situation pessimiste et cherche à donner une image très négative aux femmes qui n’iraient pas dans son sens. Il faut respecter la liberté de penser de tous. Les femmes doivent se libérer.

Conclusion

Cet extrait est révélateur le l’esprit des lumières ; Il s’agit de combattre les idées établies et d’opérer une véritable révolution afin de libérer la femme, réduite par l’homme à l’état d’esclavage de façon à faire en sorte que le genre humain ait la même liberté de penser et d’agir. Le seul remède pour les guérir de cet état de soumission et de dépendance est une révolution. Seule une révolution des esprits et dans les mœurs serait libératrice pour la condition féminine.

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