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LA FONTAINE : FABLES : LIVRE XI : FABLE 7 : LE PAYSAN DU DANUBE (COMMENTAIRE COMPOSE)

Introduction :

La fable a toujours été pour La Fontaine le meilleur moyen de faire passer des idées et en général des critiques de la société. Ici, nous étudions « Le paysan du Danube » qui est une dénonciation de l'annexion des romains. Cette fable est tirée du livre XI publié en 1679. Ainsi pour faire passer son message tout en évitant la censure, il place sa critique dans un cadre spatio-temporel différent, c'est-à-dire l'Antiquité.

Problématique : c'est une fable mais aussi un texte engagé qui annonce les idées des Lumières et notamment le voyage de Bougainville de Diderot.

Fable étudiée :

Il ne faut point juger des gens sur l'apparence.
Le conseil en est bon ; mais il n'est pas nouveau.
Jadis l'erreur du souriceau
Me servit à prouver le discours que j'avance :
J'ai, pour le fonder à présent,
Le bon Socrate, Ésope et certain paysan
Des rives du Danube, homme dont Marc Aurèle
Nous fait un portrait fort fidèle.
On connaît les premiers : quant à l'autre, voici
Le personnage en raccourci.
Son menton nourrissait une barbe touffue ;
Toute sa personne velue
Représentait un ours, mais un ours malléché :
Sous un sourcil épais il avait l'oeil caché,
Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,
Portait sayon de poil de chèvre,
Et ceinture de joncs marins.
Cet homme ainsi bâti fut député des villes
Que lave le Danube. Il n'était point d'asiles
Où l'avarice des Romains
Ne pénétrât alors et ne portât les mains.
Le député vint donc, et fit cette harangue :
« Romains, et vous Sénat assis pour m'écouter,
Je supplie avant tout les dieux de m'assister :
Veuillent les Immortels, conducteurs de ma langue,
Que je ne dise rien qui doive être repris !
Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits
Que tout mal et toute injustice :
Faute d'y recourir, on viole leurs lois.
Témoin nous que punit la romaine avarice
Rome est, par nos forfaits, plus que par ses exploits,
L'instrument de notre supplice.
Craignez, Romains, craignez que le Ciel quelque jour
Ne transporte chez vous les pleurs et la misère ;
Et, mettant en nos mains, par un juste retour,
Les armes dont se sert sa vengeance sévère,
Il ne vous fasse, en sa colère,
Nos esclaves à votre tour.
Et pourquoi sommes-nous les vôtres ? Qu'on me die
En quoi vous valez mieux que cent peuples divers.
Quel droit vous a rendus maîtres de l'univers ?
Pourquoi venir troubler une innocente vie ?
Nous cultivions en paix d'heureux champs ; et nos mains
Étaient propres aux arts ainsi qu'au labourage.
Qu'avez-vous appris aux Germains ?
Ils ont l'adresse et le courage :
S'ils avaient eu l'avidité,
Comme vous, et la violence,
Peut-être en votre place ils auraient la puissance,
Et sauraient en user sans inhumanité.
Celle que vos préteurs ont sur nous exercée
N'entre qu'à peine en la pensée.
La majesté de vos autels
Elle-même en est offensée ;
Car sachez que les Immortels
Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples,
Ils n'ont devant les yeux que des objets d'horreur,
De mépris d'eux et de leurs temples,
D'avarice qui va jusques à la fureur...
Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome :
La terre et le travail de l'homme
Font pour les assouvir des efforts superflus.
Retirez-les : on ne veut plus
Cultiver pour eux les campagnes.
Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes,
Nous laissons nos chères compagnes ;
Nous ne conversons plus qu'avec des ours affreux,
Découragés de mettre au jour des malheureux,
Et de peupler pour Rome un pays qu'elle opprime.
Quant à nos enfants déjà nés,
Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés :
Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime.
Retirez-les : ils ne nous apprendront
Que la mollesse et que le vice ;
Les Germains comme eux deviendront
Gens de rapine et d'avarice.
C'est tout ce que j'ai vu dans Rome à mon abord.
N'a-t-on point de présent à faire,
Point de pourpre à donner : c'est en vain qu'on espère
Quelque refuge aux lois ; encor leur ministère
A-t-il mille longueurs. Ce discours, un peu fort,
Doit commencer à vous déplaire.
Je finis. Punissez de mort
Une plainte un peu trop sincère. »
A ces mots, il se couche ; et chacun étonné
Admire le grand coeur, le bon sens, l'éloquence
Du sauvage ainsi prosterné.
On le créa patrice ; et ce fut la vengeance
Qu'on crut qu'un tel discours méritait. On choisit
D'autres préteurs ; et par écrit
Le Sénat demanda ce qu'avait dit cet homme,
Pour servir de modèle aux parleurs à venir.
On ne sut pas longtemps à Rome
Cette éloquence entretenir.

La Fontaine, Fables

Analyse :

I) La fable : mise en scène pathétique de la souffrance d'un peuple

A. Discours vivant

C'est un discours :
- Marques de l'énonciation : le locuteur et son destinataire.
- Temps verbaux : impératif, présent de l'énonciation « je supplie », « on ne veut plus ».
- Types de phrases : v.39 à 45 : multiplication des interrogatives, phrases exclamatives.

C'est un discours vivant :
- Réseau lexical de la colère : « vengeance, sévère, colère, offensée… ».
- Jeu de contrastes / antithèses : bonheur / malheur.
- Structure du texte : texte qui dans sa forme renvoie à la situation de communication ; respect de la forme du discours du sénat : apostrophe, référence divine, énoncé de la thèse, conclusion très rapide = vraisemblable.

Le locuteur :
- Violent et passionné : par sa révolte face à l'injustice.
- Lucide presque philosophe : analyse de la puissance politique : « Peut-être à votre place ils auraient la puissance » c'est le pouvoir des romains lié  à leur absence de moralité.
- Capable de critiquer Rome : Il critique le fonctionnement de la vie à Rome, regard critique et distancé.

Il est capable de prendre de la hauteur mais il souffre pour son peuple :
- v.50, v.66.

B. Le registre pathétique

- Jeu de contrastes.
- Souffrance exprimée à travers les champs lexicaux ; inégalité des rapports de force : innocence, simplicité, souffrance.
- Personnification v.33.
- Allitération en [r] v.56.
- Multiplication des questions rhétoriques qui expriment le désarroi, le doute des Germains.

C. Moyens poétiques

- Diérèse v.48 « violence » : vers octosyllabe.
- Rimes plates : v.64, 65, 66.
- Rimes croisées : « jours, misère, retour, sévère ».
- Rimes embrassées : v.35, 36, 37, 38.
La Fontaine essaye d'éviter la monotonie.
- Alexandrins, décasyllabes, octosyllabes.

II) Dénonciation de l'impérialisme : violente polémique

A. Réfutation de la thèse

La fable chez La Fontaine peut avoir une force subversive. Ici, contre l'impérialisme (Louis XIV), il dénonce la barbarie de l'oppresseur.
Thèse : « Rome est par nos forfaits, plus que par ses exploits, l'instrument de notre supplice ».
- 1er argument : v.46, argument d'autorité de sens religieux.
- 2ème argument : argument de vérité de valeur morale bien / mal (se référer aux champs lexicaux).
- 3ème argument : v.55 argument d'autorité, référence au jugement divin.

La structure du texte est intéressante : au début, il constate (causes) ; à la fin : les conséquences malheureuses de cette occupation.

B. Disqualification de l'adversaire

Texte polémique : discours s'adressant aux romains.
- Romains : champ lexical péjoratif (avidité, violence).
- Contraste romains / grecs.

Rome est décrite comme barbare alors qu'elle est le symbole de la civilisation.
- Jeu d'antithèses : valeurs morales.
- V.56 « grâces à vos exemples » : ironie.
- But de texte : inverser les relations ; verbes « fuir » « opprimer » « décourager » expriment la barbarie romaine donc l'inhumanité des romains.
- Métonymie v.69.

C. Violence verbale

- Verbes de rejet : « nous quittons », « nous fuyons », « nous laissons ».
- Anaphore v.33.
- Impératif v.63 et v.73.
- Parallélisme v.65.

Conclusion :

Ainsi, La Fontaine en vieillissant, prend plus de liberté dans la rédaction de ses fables et en particulier de celle-ci. Ici, il réussit bien à dénoncer l'impérialisme qui fut un thème d'actualité à cette époque-là (années 70, Louis XIV). Ouverture : discours de tahitien dans Supplément au voyage de Bougainville de Diderot.




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