Stendhal : Vie de Henry Brulard : Chapitre 1 : Mon premier souvenir...

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  • PASSAGE : Voir texte étudié ci-dessous.
Extrait du commentaire :

Nous allons étudier un extrait de la « Vie de Henry Brulard » de Stendhal. Il s'agit de l'épisode du « Premier souvenir ». Né à Grenoble en 1783, il quitte sa ville en 1799 pour préparer polytechnique où il ne se présentera pas. Il est l'auteur de deux autobiographies inachevées, la « Vie de Henry Brulard » et « Souvenirs d'égotisme ». L'ouvrage qui nous intéresse constitue le troisième volet de l' oeuvre autobiographique de l'auteur. Entrepris en même temps que son roman « Lucien Leuwen », ce livre également inachevé relate principalement l'existence de l'auteur jusqu'en 1800 : son enfance grenobloise, ses études parisiennes et sa campagne d'Italie. Sous le pseudonyme d'un narrateur dont les initiales « H B » sont identiques aux siennes, Stendhal n'hésite pas à remonter jusqu'aux scènes de sa petite enfance pour tenter de comprendre son « singulier caractère ». Dans un premier temps, nous étudierons la reconstitution des premiers souvenirs, dans un second temps, nous analyserons le souvenir rouge et le souvenir noir, en dernier lieu, nous verrons en quoi cet autoportrait est révolté...

Texte étudié :

Mon premier souvenir est d'avoir mordu à la joue ou au front madame Pison Du Galland, ma cousine, femme de l'homme d'esprit député à l'assemblée constituante. Je la vois encore, une femme de vingt-cinq ans qui avait de l'embonpoint et beaucoup de rouge. Ce fut apparemment ce rouge qui me piqua. Assise au milieu du pré aumône appelait le glacis de la porte de Bonne, sa joue se trouvait précisément à ma hauteur.
 « Embrasse-moi, Henri » me disait-elle. Je ne voulus pas, elle se fâcha, je mordis ferme. Je vois la scène, mais sans doute parce que sur-le-champ on m'en fit un crime et que sans cesse on m'en parlait.
Ce glacis de la porte de Bonne était couvert de marguerites. C'est une jolie petite fleur dont je faisais un bouquet. Ce pré de 1786 se trouve sans doute aujourd'hui au milieu de la ville, au sud de l'église du collège.
Ma tante Séraphie déclara que j'étais un monstre et que j'avais un caractère atroce. Cette tante Séraphie avait toute l'aigreur d'une fille dévote qui n'a pas pu se marier. Que lui était-il arrivé ? Je ne l'ai jamais su, nous ne savons jamais la chronique scandaleuse de nos parents, et j'ai quitté la ville pour toujours à seize ans, après trois ans de la passion la pus vive, qui m'avait relégué dans une solitude complète.
Le second trait de caractère fut bien autrement noir.
J'avais fait une collection de joncs toujours sur le glacis de la porte de Bonne.
On m'avait ramené à la maison dont une fenêtre au premier étage donnait sur la Grande -rue à l'angle de la place Grenette. Je faisais un jardin en coupant ces joncs en bouts de deux pouces de long que je plaçais dans l'intervalle entre le balcon et le jet d'eau de la croisée. Le couteau de cuisine dont je me servais m'échappa et tomba dans la rue, c'est-à-dire, d'une douzaine de pieds, près d'une madame Chevenaz ou sur cette Madame. C'était la plus méchante femme de toute la ville (mère de Candide Chevenaz qui, dans ma jeunesse, adorait la Clarisse Harlowe de Richardson, depuis l'un des trois cents de M. de Villèle et récompensé par la place de premier président à la cour royale de Grenoble, mort à Lyon non reçu).
Ma tante Séraphie dit que j'avais voulu tuer madame Chevenaz ; je fus déclaré pourvu d'un caractère atroce, grondé par mon excellent grand-père, M. Gagnon, qui avait peur de sa fille Séraphie, la dévote la plus en crédit dans la ville, grondé même par ce caractère élevé et espagnol, mon excellente grand-tante Mlle Elisabeth Gagnon.

Je me révoltai, je pouvais avoir quatre ans. De cette époque date mon horreur pour la religion, horreur que ma raison a pu à grand-peine réduire à de justes dimensions, et cela tout nouvellement, il n'y a pas six ans. Presque en même temps, prit sa première naissance mon amour filial instinctif, forcené dans ces temps-là, pour la République.
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