Michel de Montaigne

Montaigne, Essais III-9, De la Vanité, Laisse lecteur courir encore ce coup d’essai

Texte étudié

Laisse Lecteur courir encore ce coup d’essay, et ce troisiesme alongeail, du reste des pieces de ma peinture. J’adjouste, mais je ne corrige pas : Premierement, par ce que celuy qui a hypothequé au monde son ouvrage, je trouve apparence, qu’il n’y ayt plus de droict : Qu’il die, s’il peut, mieux ailleurs, et ne corrompe la besongne qu’il a venduë : De telles gens, il ne faudroit rien acheter qu’apres leur mort : Qu’ils y pensent bien, avant que de se produire. Qui les haste ?

Mon livre est tousjours un : sauf qu’à mesure, qu’on se met à le renouveller, afin que l’achetteur ne s’en aille les mains du tout vuides, je me donne loy d’y attacher (comme ce n’estqu’une marqueterie mal jointe) quelque embleme supernumeraire. Ce ne sont que surpoids, qui ne condamnent point la premiere forme, mais donnent quelque prix particulier à chacune des suivantes, par une petite subtilité ambitieuse. De là toutesfois il adviendra facilement, qu’il s’y mesle quelque transposition de chronologie : mes contes prenants place selon leur opportunité, non tousjours selon leur age.

Secondement, à cause que pour mon regard, je crains de perdre au change : Mon entendement ne va pas tousjours avant, il va à reculons aussi : Je ne me deffie gueres moins de mes fantasies, pour estre secondes ou tierces, que premieres : ou presentes, que passees. Nous nous corrigeons aussi sottement souvent, comme nous corrigeons les autres. Je suis euvieilly de nombre d’ans, depuis mes premiers publications, qui furent l’an mille cinq cens quatre vingts. Mais je fais doute que je sois assagi d’un pouce. Moy à cette heure, et moy tantost, sommes bien deux. Quand meilleur, je n’en puis rien dire. Il feroit bel estre vieil, si nous ne marchions, que vers l’amendement. C’est un mouvement d’yvroigne, titubant, vertigineux, informe : ou des jonchez, que l’air manie casuellement selon soy.

Montaigne, Essais

Introduction

C’est en 1580 que paraît la première édition des « Essais ». Le dessein de leur auteur en fait un livre sans précédent. Cette façon de parler de soi sans la moindre gène et sans ces vérités excessives a quelque chose de tellement nouveau.
Nous allons étudier un extrait des « Essais » de Montaigne. L’auteur se fait de nombreuses réflexions dans ce texte, et plus particulièrement sur la façon d’écrire une œuvre autobiographique.

I. La façon dont Montaigne parle de son livre

A. Description de son livre

Montaigne caractérise son livre comme chaotique, désordonné. Cet effet est accentué par la présence d’allongeails. Le fait que l’œuvre soit chaotique est expliqué par le fait que la vie n’est pas simple, et qu’il y a des mouvements d’imprévus, d’où le « C’est un mouvement d’yvroigne, titubant, vertigineux, informe ».

Il compare son œuvre à une œuvre d’art, métaphore picturale : « Ce troisième allongeail du reste de ma peinture ». Tout au long du texte, il personnifie son œuvre.

Il renseigne le lecteur sur le fait qu’il ne fait pas de correction sur son livre « j’adjouste mais je ne corrige pas », ce qui permet au lecteur de voir l’évolution du personnage tout au long de sa vie.

Cependant chaque chapitre obtient des mises à jour continuelles, comme s’il restait ouvert, incomplet, inachevé ; comme pour manifester une soif de vérité envers le lecteur et lui-même.

L’auteur nous montre la connivence entre lui et son œuvre, il veut montrer que son œuvre est sincère, du moins qu’elle lui est fidèle : « mon livre est toujours un ».

Le lecteur voit que au fil de l’écriture Montaigne évolue : « Moy à cette heure, et moy tantost, sommes bien deux ».

B. Modestie de la part de l’auteur

La place du lecteur est importante dans le texte. Nous voyons qu’il est interpellé directement dès le début du texte : « Laisse lecteur… ». De plus Montaigne le tutoie, ce qui entraîne une certaine complicité.

Il parle de son livre de manière dépréciative, tout cela avec humour.

Il a une idée commerciale entre lui et le lecteur, donc avec un acheteur potentiel. Ces idées sont évoquées avec beaucoup d’humour « premièrement (…) mort ».

Toutefois le côté commercial est assez distancié, ce n’est pas le plus important pour lui.

Il veut que son acheteur en ait pour son argent, ce qui renforce le côté humoristique ; cependant cela est dépréciatif pour son œuvre.

Pour décrire son livre de manière toujours dépréciative : « emblème supernuméraire », « marqueterie ».

II. Une nouvelle conception de l’autobiographie

A. Dans l’intimité de l’auteur

Montaigne est l’un des premiers écrivains à oser parler de soi aussi intimement, tout en respectant les règles de la bienséance.

On voit que Montaigne est au centre de l’œuvre par la répétition du « je » et des pronoms possessifs : « moy ». C’est une manière de se former et de donner une image de soi.

« Moi à cette heure » : il utilise la première personne du singulier, le verbe utilisé dans cette phrase est au pluriel, ce qui signifie que tout être évolue. Puisque l’auteur écrit son œuvre sur une longue période de sa vie, il est tout à fait logique que le lecteur puisse observer une évolution. Il nous montre une fois de plus l’originalité de son œuvre, et son caractère unique.

B. Modernité de l’auteur

Montaigne accepte ses propos contradictoires puisque l’humain est une contradiction par définition.

Dans ce passage Montaigne se pose des questions fondamentales pour l’humanité.

« l’amendement », qui signifie l’amélioration, nous montre une certaine modernité dans la façon de penser de l’écrivain.
Part d’humilité de la part de l’auteur : « Je suis euvieilly de nombre d’ans, depuis mes premiers publications, qui furent l’an mille cinq cens quatre vingts. Mais je fais doute que je sois assagi d’un pouce ». Pour Montaigne la vieillesse peut donner de mauvaises idées, elle n’est en aucun cas une preuve de sagesse ; ce qui nous montre une fois de plus la modernité morale de Montaigne.

Son texte doit être respecté au niveau de l’auteur (écriture soignée etc…) et de la part du lecteur. En effet il doit passer du temps pour lire les écrits de Montaigne.

Le lecteur devient l’ami de Montaigne par le biais du texte.

Conclusion

Dans ce texte original, Montaigne nous/se pose plusieurs questions. Il se demande la façon dont il faut écrire une œuvre autobiographique, se remet sans cesse en question, et fait preuve d’une grande humilité. Il entretient une relation privilégiée avec son lecteur. Dans ce passage on voit l’originalité de Montaigne et son avance quant à la façon de penser. D’ailleurs de nombreux philosophes du 18e s’inspireront de Montaigne, l’un des précurseurs de la pensée philosophique.

Du même auteur Montaigne, Essais I-30, Des Cannibales Montaigne, Les Essais II-12, Apologie de Raimond de Sebond, Les écrits des Anciens (...) Nous contentent à cette heure Montaigne, Essais, Chapitre 50, Sur Démocrite et Héraclite Montaigne, Essais II-18, Du démentir Montaigne, Essais I-28, De l'Amitié Montaigne, Essais III-13, De l'expérience Montaigne, Les Essais II-17, De la présomption, Autoportrait Montaigne, Essais III-9, De la Vanité, A sauts et a gambades Montaigne, Essais I- 23, De la Coutume, Les Lois de la Conscience (...) La bêtise ordinaire de son jugement Montaigne, Essais III-6, Des coches

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