Louis Aragon

Aragon, Les yeux d’Elsa, Cantique à Elsa

Poème étudié

Je te touche et je vois ton corps et tu respires
Ce ne sont plus les jours du vivre séparés
C’est toi tu vas tu viens et je suis ton empire
Pour le meilleur et pour le pire
Et jamais tu ne fus aussi lointaine à mon gré

Ensemble nous trouvons au pays des merveilles
Le plaisir sérieux couleur de l’absolu
Mais lorsque je reviens à nous que je m’éveille
Si je soupire à ton oreille
Comme des mots d’adieu tu ne les entends plus.

Elle dort Longuement je l’écoute se taire
C’est elle dans mes bras présente et cependant
Plus absente d’y être et moi plus solitaire
D’être plus près de son mystère
Comme un joueur qui lit aux dés le point perdant.

Le jour qui semblera l’arracher à l’absence
Me la rend plus touchante et plus belle que lui
De l’ombre elle a gardé les parfums et l’essence
Elle est comme un songe des sens
Le jour qui la ramène est encore une nuit

Buissons quotidiens à quoi nous nous griffâmes
La vie aura passé comme un air entêtant
Jamais rassasié de ces yeux qui m’affament
Mon ciel mon désespoir ma femme
Treize ans j’aurais guetté ton silence chantant

Comme le coquillage enregistre la mer
Grisant mon coeur treize ans treize hivers treize étés
J’aurais tremblé treize ans sur le seuil des chimères
Treize ans d’une peur douce-amère
Et treize ans conjuré des périls inventés

O mon enfant le temps n’est pas à notre taille
Que sont mille et une nuit pour des amants
Treize ans c’est comme un jour et c’est un feu de paille
Qui brûle à nos pieds maille à maille
Le magique tapis de notre isolement

Ouverture, Aragon, Les Yeux d’Elsa, (1942)

Introduction

Aragon est un poète du XXè siècle, qui puise son inspiration de sa femme Elsa Triolet.

Pendant la seconde Guerre mondiale, il écrit un recueil intitulé Les Yeux d’Elsa, qui dissimule sous son aspect lyrique un engagement résistant.

Le dernier poème du recueil, Cantique à Elsa, fait référence par le terme « cantique » à la musique. Il se compose de plusieurs poèmes, dont deux empruntent également leur titre à l’univers musical : Ouverture et Elsa valse.

Il s’agit donc d’un véritable hymne à sa femme, une femme idéalisée qu’il vénère. Le premier poème, Ouverture, est un texte lyrique composé de sept quintils.

Nous étudierons le thème de la femme, puis celui du temps.

I. La femme

1. Le système d’énonciation

Les deux premières strophes constituent un dialogue. Aragon s’adresse à Elsa : « je », « tu ».

Après, elle s’endort dans ses bras : « tu ne les entends plus », ce qui explique qu’il dise « elle » jusqu’à la fin.

En effet, il ne peut plus lui parler en tant que personne qui puisse dialoguer. Cela justifie aussi la phrase : « présente mais absente ».

On trouve aussi quelques « nous ». Ils peuvent désigner le couple, mais aussi un groupe plus vaste, notamment dans : « nous nous griffâmes », qui peut concerner les problèmes de couples mais aussi les souffrances des Guerres.

Le poète dit « je », il nous montre ainsi une part de son caractère. On voit que c’est un mari très anxieux : « j’aurais guetté… tremblé… périls inventés ». D’autre part, on ne trouve ici que le point de vue du mari.

Ce poème constitue un bilan de sa vie commune avec Elsa, de ce qu’il a été en tant que mari. Il montre qu’il est très protecteur : « ô mon enfant ».

Bien qu’il ne le dise pas dans le texte, Elsa est sa muse, tout particulièrement dans ce poème, dont elle est l’origine.

2. L’amour

Aragon fait ici une description du sentiment amoureux, non de sa femme. Il n’y a pas de détails physiques.

Ce thème est développé par l’allusion aux Contes des Mille et une Nuits. Il s’agit des contes que racontait la princesse Shéhérazade au sultan, chaque nuit, en entretenant le suspense, jusqu’au soir suivant, et ainsi de suite… Cela lui permettait de rester en vie, car le sultan avait pour habitude de tuer les femmes du harem lorsqu’il se lassait d’elles. Au bout de 1001 nuits, le sultan ne pouvant plus se passer de Shéhérazade, l’épousa.

Cette allusion nous montre l’idée qu’il se fait de leur couple : Elsa règne sur lui, d’où la phrase : « je suis ton empire ». D’autre part, le « magique tapis de notre isolement » désigne un tapis volant. Celui-ci ne servira pas à traverser l’espace, mais le temps. Il constitue la version magique du lit.

Elsa semble donc être une femme envoûtante, leur amour relève du mystérieux. Les termes « au pays des merveilles » résument cet aspect d’Elsa.

Aragon évoque dans ce poème la sensualité. Il utilise pour cela le champ lexical des sens. Sensation tactile : « touche » qui désigne la présence physique d’Elsa. Sensation visuelle : « je vois  » couleur de l’absolu » « ces yeux qui m’affament », faisant référence au titre du recueil (« Les Yeux d’Elsa »). Sensation olfactive : « respire  » « parfum » « essence » (le parfum étant de l’essence dilué le plus souvent dans de l’alcool) Sensation auditive : « soupire » « silence chantant » « coquillage » Aragon montre ainsi que sa femme et lui communiquent par les sens même s’il n’y a pas de dialogue.

L’auteur insiste sur la localisation, avec les antithèses répétées de la présence, de la proximité, face à l’absence et la distance. La présence est physique, puisqu’elle se trouve dans ces bras. Cependant, elle est endormie, donc absente mentalement. De plus, cette femme reste un mystère pour lui, il y a donc une distance due à l’incompréhension

II. Le temps

1. La fuite du temps

L’expression « un feu de paille » désigne quelque chose qui ne dure pas, qui indique donc le temps qui fuit

Elle est mise en relation avec 13 ans, puis avec 1 jour : « Treize ans c’est comme un jour et c’est un feu de paille ». On observe un decrescendo des durées. De même Aragon procède à un decrescendo numérique : « mille et une nuit », « treize » puis « un ». Il veut montrer la subjectivité du temps.

Dans le même but, les termes : « le temps n’est pas à notre taille » montre que le temps, objectif, n’est pas à la mesure de notre subjectivité, il ne sait pas s’adapter aux émotions.

On peut analyser les temps de verbes. On trouve fréquemment l’emploi du futur antérieur dans ce texte : « aura passé » « aurai guetté » « aurai tremblé ». Ce temps permet de se projeter dans le futur afin de faire un bilan provisoire ce que l’on vit actuellement. Il s’agit donc d’un bilan, d’une liste de ce qu’il a fait.

On trouve une évocation de la séparation : « les jours du vivre séparés ». Il s’agit d’une référence au moment où leur couple se réfugie en zone libre pour préparer la résistance. Elsa arrive à Nice avant Aragon. Or, pendant ces quelques semaines, elle fait la rencontre d’un homme qui deviendra son amant. Cela justifie l’expression : « peur douce-amère ».

2. La durée

Au contraire, Aragon évoque parfois l’idée de durée. Il utilise pour cela le présent. Il peut s’agir d’un présent de description : « je te vois » On trouve aussi des présents de durée, presque intemporels : « yeux qui m’affament » puisqu’Elsa dort à ce moment-là. Il s’agit donc d’une image constante d’Elsa.

L’alternance entre le jour et la nuit, à la quatrième strophe, donne l’impression qu’Aragon considère ces treize ans comme un seul jour… De même, il y a une confusion entre les étés et les hivers : « treize ans treize étés treize hivers ». Il n’y a pas de limite entre ces périodes, car pour lui ces treize ans constituent un bonheur durable. On peut supposer que le 13 est pour l’auteur un symbole de ce bonheur.

Paradoxalement, ce sont les antithèses qui soulignent cette confusion. Cette impression est résumée par « pour le meilleur et pour le pire », où les antithèses sont réunies.

On remarque une évocation de la durée dans l’adverbe « Longuement ». L’ambiguïté de la majuscule nous fait comprendre qu’il porte sur les deux verbes, « dort » et « écoute ».

Conclusion

Il s’agit donc d’une évocation de sa vie avec Elsa, qu’il n’imagine pas finie et qui l’enivre, comme le montre le vers : « La vie aura passé comme un air entêtant ».
On retrouve le champ lexical de la musique, il s’agit donc d’un hymne à sa femme. Ce poème souligne un paradoxe : alors que c’est elle qui dort, c’est lui qui rêve.
Ce poème est très lyrique, la destinataire, par pudeur, n’entend pas les compliments, dont nous sommes les confidents.
Dans tout le recueil, et particulièrement dans ce poème, Aragon reste très pudique : il ne donne que très peu de détails sur sa femme, il n’en fait pas le portrait.
Il s’agit de poésie intimiste, sans détails intimes, ce qui est extraordinaire.

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