Jean-Jacques Rousseau

Rousseau, Le nouvelle Héloïse, Partie I, Lettre 26

Texte étudié

Ah ! si tu pouvais rester toujours jeune et brillante comme à présent, je ne demanderais au ciel que de te savoir éternellement heureuse, te voir tous les ans de ma vie une fois, une seule fois, et passer le reste de mes jours à contempler de loin ton asile, à t’adorer parmi ces rochers. Mais, hélas ! vois la rapidité de cet astre qui jamais n’arrête ; il vole, et le temps fuit, l’occasion s’échappe : ta beauté, ta beauté même aura son terme ; elle doit décliner et périr un jour comme une fleur qui tombe sans avoir été cueillie ; et moi cependant je gémis, je souffre, ma jeunesse s’use dans les larmes, et se flétrit dans la douleur. Pense, pense, Julie, que nous comptons déjà des années perdues pour le plaisir. Pense qu’elles ne reviendront jamais ; qu’il en sera de même de celles qui nous restent si nous les laissons échapper encore. O amante aveuglée ! tu cherches un chimérique bonheur pour un temps où nous ne serons plus ; tu regardes un avenir éloigné, et tu ne vois pas que nous nous consumons sans cesse, et que nos âmes, épuisées d’amour et de peines, se fondent et coulent comme l’eau. Reviens, il en est temps encore, reviens, ma Julie, de cette erreur funeste. Laisse là tes projets, et sois heureuse. Viens, ô mon âme ! dans les bras de ton ami réunir les deux moitiés de notre être ; viens à la face du ciel, guide de notre fuite et témoin de nos serments, jurer de vivre et mourir l’un à l’autre. Ce n’est pas toi, je le sais, qu’il faut rassurer contre la crainte de l’indigence. Soyons heureux et pauvres, ah ! quel trésor nous aurons acquis ! Mais ne faisons point cet affront à l’humanité, de croire qu’il ne restera pas sur la terre entière un asile à deux amants infortunés. J’ai des bras, je suis robuste ; le pain gagné par mon travail te paraîtra plus délicieux que les mets des festins. Un repas apprêté par l’amour peut-il jamais être insipide ? Ah ! tendre et chère amante, dussions-nous n’être heureux qu’un seul jour, veux-tu quitter cette courte vie sans avoir goûté le bonheur ?
Je n’ai plus qu’un mot à vous dire, ô Julie ! vous connaissez l’antique usage du rocher de Leucate, dernier refuge de tant d’amants malheureux. Ce lieu-ci lui ressemble à bien des égards : la roche est escarpée, l’eau est profonde, et je suis au désespoir.

Introduction

Jean-Jacques Rousseau est né à Genève en juin 1712. Il s’installe à Paris en 1742. Il fréquente le milieu littéraire et rencontre notamment Diderot, Condillac, d’Alembert avec qui il se lie. Rousseau rédige des articles de musique pour l’Encyclopédie. A Paris également il rencontre Voltaire en 1744. En 1761 il publie « La Nouvelle Héloïse« , un roman épistolaire puis en 1762, « Du Contrat social » et « Émile » et « Confessions » en 1765. Rousseau meurt en 1778. Ses cendres sont transférées au Panthéon.

« La Nouvelle Héloïse« , roman épistolaire polyphonique, permet à Rousseau d’exprimer à travers le personnage de Saint-Preux, sa vision du bonheur idéal, et de donner au corps, par la fiction romanesque à sa réflexion sociale et politique. Au début du livre, Saint-Preux, le héros, s’adresse à Julie, la jeune fille qu’il aime et dont il est le précepteur. La lettre exprime, face aux réticences de Julie, le désir de jouir des instants présents.

Rousseau marque ses écrits d’une spontanéité, d’un langage du cœur et d’une sensibilité exacerbée ; toutes ces caractéristiques correspondent au mouvement préromantique. La forme de la lettre augmente cette spontanéité, la transparence et l’intimité accroîent le lyrisme.

I. Oralité

Être le plus spontané possible signifie faire preuve d’une grande oralité ; en effet, le but de l’écrit est de se rapprocher au maximum de l’oral. Les interjections sont comme des mouvements de l’âme irrépressibles, des cris du cœur : « ah », un soupir interrompt le langage pour y faire ressortir l’émotion. Les répétition sonnent comme une formulation qui est en train de se faire ; comme si il cherchait ses mots. Les apostrophes augmentent l’impression que le narrateur ne trouve pas de mots assez forts, assez justes pour décrire ses émotions ; cela augmente l’impression de sincérité et de spontanéité. Le lien amoureux et la proximité des âmes sont suggérés de nombreuses fois : quelques phrases entrelacent le « je » et le « tu » et le « nous » pour suggérer la fusion, la réunion, et le possessif augmente la proximité, l’union. Le vocabulaire des sentiments, des émotions est très fort et très présent. Le langage du cœur est différent de celui de la raison. Les impératifs montrent un désir impérieux, un élan spontané, un amour ardent, irrépressible. A la fin le passage du « tu » au « vous » (vouvoiement) permet de mieux faire sentir, par contraste, l’intimité des cœurs, en opposition aux liens sociaux (femme mariée-précepteur). Cela rappelle la distance sociale, pour mieux faire ressentir le caractère brûlant de son amour. Les vocatifs (ô) marquent l’adoration et l’exaltation.

II. Le lyrisme

Toute la palette des sentiments apparaît dans cet extrait (lyrisme : toutes les cordes de la lyre). Les sentiments sont variés, mais il subsiste un point commun : tous sont exacerbés. La plainte, l’enthousiasme, l’exhortation (supplication très forte)… La plainte apparaît ligne 1 (le conditionnel est une marque de l’irréel et donc de la déploration). Le terme « hélas » marque une vive plainte, de l’irrémédiable. Lignes 5 et 8 : une longue énumération marque l’affolement et le sentiment d’impuissance. La répétition (ligne 5) intensifie cette angoisse. L’anaphore (ligne 9) rend l’angoisse plus solennelle. Rousseau rebondit sur des conclusions plus enthousiastes (urgence de profiter du temps présent) ; la lettre devient plus dynamique ; il multiplie les impératifs et l’exhortation devient vive et pressante : cf. répétition lignes 14, 15 et 16 qui rythment la lettre, le ton devient plus allègre. L’urgence vivre est la réponse à l’inexorable fuite du temps. Cela emporte Julie dans un tourbillon enthousiaste d’invitations à profiter de l’instant. Des projets fous et en rupture avec les convenances sociales. Le lyrisme devient déchaîné ; comme si les deux amants se retrouvaient seuls au monde, se suffisaient l’un à l’autre. On observe la volonté, le fantasme de fusion absolue (vivre et mourir l’un à l’autre (distorsion grammaticale) : ne plus être qu’un seul être, ne plus vivre que l’un pour l’autre). Il s’agit du fantasme de l’androgyne, le mythe de Platon, « Banquet » (« les deux moitiés de notre être » : cela signifie qu’ils sont incomplets quand ils ne sont pas réunis. Un être à 4 jambes, 4 bras, plénitude puis après une séparation, sentiment d’incomplétude. Pour cela il faut mépriser la vie sociale et ses incontinences matérielles. La vie sentimentale (cœur et âme) est la seule valable. Le lyrisme est enthousiaste, exalté et déchaîné ; libéré, affranchi des convenances, des normes. La libération du cœur est différente de celle de la raison ou du calcul. Le rythme est plus rapide et haletant. La lettre est comme un tourbillon d’exhortations. En même temps l’amour est très pur (« mon âme », « tendre », « chère », « le bonheur de l’autre est plus important que le sien », « t’adorer » un amour presque céleste, réservé aux divinités), un amour non plus face aux hommes (fuient la civilisation) mais face au Ciel. La dimension spirituelle, religieuse, anime cet amour et lui donne toute sa valeur. Le plaisir est différent du bonheur chimérique (spirituel et physique).

III. La fuite du temps

Elle est source d’angoisse (carpe diem) et elle met en valeur la fugitive et l’extrême volatilité du temps : le bonheur ne dure qu’un instant, si on ne le goûte pas, c’est irrémédiable d’où l’extrême urgence. Du coup, le rythme, les accélérations, les répétitions, les apostrophes, les exclamations font sentir au lecteur cette angoisse de l’urgence (double énonciation). Le conditionnel fait ressentir l’irréel et la frustration, l’exaspération due à l’impossibilité d’arrêter le temps. La fugitive est exprimée de façon redondante, comme si le narrateur n’arrivait pas à se faire à l’idée. Les mots à valeur absolue intensifient le caractère extrême de l’éphémère du bonheur : « jamais », « toujours ». Il fait ressentir l’urgence grâce à des adverbes qui intensifient « même », « déjà », « sans cesse » aiguisent le sentiment d’imminence, de proximité. L’utilisation du présent (lignes 5 et 12) comme si on assiste impuissant à un processus qu’on ne peut arrêter, irréversible. Le futur (ligne 5) laisse une impression d’inéluctable. L’amplification de ce sentiment peut se comparer avec l’astre (le soleil), un phénomène cosmique qui échappe à l’homme et qui fait visualiser la petitesse et l’impuissance de l’homme face aux lois de la nature (les rend concrètes également). Il rend ce sentiment solennel avec l’adresse grave et redondante à Julie (lignes 8 et 9) : « Pense » x3 ; il s’agit d’un appel à la réflexion très insistant et angoissant (cf. « memento mori », souviens-toi que tu dois mourir), l’idée de la mort en point de fuite, sous-jacent. Il répète la même idée et l’intensifie à chaque fois (lignes 8 et 9). Comme une vrille dans la conscience de Julie et du lecteur ; un appel à la réflexion et à un regard critique du temps passé, temps perdu (« A la recherche du temps perdu« , Proust). Cela appelle à la sagesse, il ne faut pas gâcher son temps, son bonheur (épicurisme, carpe diem). Il s’agit du seul remède à la fragilité de l’homme, et au caractère éphémère du bonheur. Pour rendre l’éphémère plus inquiétant et plus palpable, on voit la personnification des années, comme si elles étaient animées d’une volonté de fuite (lignes 9 et 10). Par ailleurs, la fuite du temps, l’urgence, le désespoir (dernier mort) font allusion au suicide (dernier paragraphe). Cela permet également d’établir une stratégie (la même que dans « Les Sonnets pour Hélène » pour persuader Julie de partir avec lui. Le lyrisme exacerbé permet de jouer avec ses sentiments.

IV. Un idéal de vie sous-jacent

L’idée de retrait du monde fait allusion à l’épicurisme, le plaisir est non seulement abstrait mais se goûte aussi par les sens. Le bonheur n’est pas désincarné. La religion est très personnelle, non dogmatique. La spiritualité intime, le cœur. Rousseau resserre les sentiments humains, l’authenticité, la sincérité de l’émotion humaine. Dans le recherche d’un plaisir extrême, il s’éloigne de l’épicurisme et veut une vie simple, refuse le superflu pour accéder à l’essentiel (sentiments). Le bonheur ne passe pas par le confort, l’espoir d’un paradis, ou encore le bien-être matériel, mais par les sentiments, l’épanouissement. L’épanouissement de l’individu par l’individu, le bien-être personnel est typique du XVIIIème siècle. Il annonce les libertés des romantiques. L’Homme naturel est bon, la civilisation corrompt l’Homme. Le fantasme de Saint-Preux puis le retour à l’état naturel.

Conclusion

La philosophie de Rousseau préconise la transparence, les sentiments plus importants que la raison (dénature l’Homme) et la spontanéité.

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