Eugène Ionesco

Ionesco, Rhinocéros, Acte II, Tableau II, La transformation de Jean

Texte étudié

Acte II, tableau II

Bérenger
Vous vous trompez, Jean. C’est un ménage très uni, au contraire.

Jean
Très uni, vous en êtes sur ? Hum, hum, BRR…

Bérenger, se dirigeant vers la salle de bain dont Jean lui claque la porte au nez
Très uni. La preuve, c’est que…

Jean, de l’autre coté
Bœuf avait sa vie personnelle. Il s’était réservé un coin secret, dans le fond de son cœur.

Bérenger
Je ne devrais pas vus faire parler, ça a l’air de vous faire du mal.

Jean
Ça me dégage, au contraire.

Bérenger
Laissez-moi appeler le médecin, tout de même, je vus en prie.

Jean
Je vous l’interdis absolument. Je n’aime pas les gens têtus. (Jean entre dans la chambre. Bérenger recule un peu effrayé, car Jean est encore plus vert, et il parle avec beaucoup de peine. Sa voix est méconnaissable.) Et alors, s’il est devenu rhinocéros de plein gré ou contre sa volonté, ça vaut peut-être mieux pour lui.

Bérenger
Que dites-vous là, cher ami ? Comment pouvez-vous penser…

Jean
Vous voyez le mal partout. Puisque ça lui fait plaisir de devenir rhinocéros, puisque ça lui fait plaise ! Il n’y a rien d’extraordinaire à cela.

Bérenger
Évidemment, il n’y a rien d’extraordinaire à cela. Pourtant, je doute que ça lui fasse tellement plaisir.

Jean
Et pourquoi donc ?

Bérenger
Il m’est difficile de dire pourquoi. Ça se comprend.

Jean
Je vous dis que ce n’est pas si mal que ça ! Après tout, les rhinocéros sont des créatures comme nous, qui ont le droit à la vie au même titre que nous !

Bérenger
A condition qu’elles ne détruisent pas la notre. Vous rendez-vous compte de la différence de mentalité ?

Jean, allant et venant dans la pièce, entrant dans la salle de bains, et sortant.
Pensez-vous que la votre soit préférable ?

Bérenger
Tout de même, nous avons notre morale à nous, que je juge incompatible avec celle de ces animaux.

Jean
La morale ! Parlons-en de la morale, j’en ai assez de la morale, elle est belle la morale ! Il faut dépasser la morale.

Bérenger
Que mettriez-vous à la place ?

Jean, même jeu
La nature !

Bérenger
La nature ?

Jean, même jeu
La nature a ses lois. La morale est antinaturelle.

Bérenger
Si je comprends, vous voulez remplacer la loi morale par la loi de la jungle !

Jean
J’y vivrai, j’y vivrai.

Bérenger
Cela se dit. Mais dans le fond, personne…

Jean, l’interrompant, et allant et venant
Il faut reconstituer les fondements de notre vie. Il faut retourner à l’intégrité primordiale.

Bérenger
Je ne suis pas du tout d’accord avec vous.

Jean, soufflant bruyamment
Je veux respirer.

Bérenger
Réfléchissez, voyons, vous vous rendez bien compte que nous avons une philosophie que ces animaux n’ont pas, un système de valeurs irremplaçable. Des siècles de civilisation humaine l’ont bâti !…

Jean, toujours dans la salle de bains
Démolissons tout cela, on s’en portera mieux.

Bérenger
Je ne vous prends pas au sérieux. Vous plaisantez, vous faites de la poésie.

Jean
Brrr…

Bérenger
Je ne savais pas que vous étiez poète.

Jean, il sort de la salle de bains
Brrr…

Il barrit de nouveau

Bérenger
Je vous connais trop bien pour croire que c’est là votre pensée profonde. Car, vous le savez aussi bien que moi, l’homme…

Jean, l’interrompant
L’homme… Ne prononcez plus ce mot !

Bérenger
Je veux dire l’être humain, l’humanisme…

Jean
L’humanisme est périmé ! Vous êtes un vieux sentimental ridicule.

Il entre dans la salle de bains

Bérenger
Enfin, tout de même, l’esprit…

Jean, dans la salle de bains
Des clichés ! Vous me racontez des bêtises.

Bérenger
Des bêtises !

Jean, de la salle de bains, d’une voix très rauque difficilement compréhensible
Absolument.

Bérenger
Je suis étonné de vous entendre dire cela, mon chez Jean ! Perdez-vous la tête ? Enfin, aimeriez vous être rhinocéros ?

Jean
Pourquoi pas ! Je n’ai pas vous préjugés.

Introduction

Extrait de l’acte 2 de Rhinocéros, pièce avant-gardiste écrite par Ionesco, représentée pour la 1ère fois en 1958. L’auteur se bat contre toutes les formes de totalitarisme sans pour autant critiquer directement : il se refuse d’être engagé. Théâtre souvent classé avec le théâtre de l’absurde.

Dans ce passage, Bérenger est chez Jean pour s’excuser de la dispute de la veille et se réconcilier avec lui. Jean semble souffrant, mais refuse de laisser Bérenger appeler un médecin. Le malade présente les symptômes du rhinocérisme, et l’on constate un changement physique autant que mental, puisque Bérenger est en train d’essayer de le raisonner alors qu’au début de la pièce c’est Jean qui faisait la morale à son ami.

Nous allons faire ressortir les différentes étapes de la transformation : tout d’abord, nous verrons qu’il y a un moment de tension, puis nous montrerons comment la situation progresse de la farce à la monstruosité, et nous étudierons enfin le rhinocérisme de Jean.

I. Un moment de tension

1. La conversation est étrange

On note une discordance entre la politesse de Bérenger et le on autoritaire de Jean : « je vous en prie » / « je vous l’interdis ». Bérenger se montre capable de réflexion ainsi que le suggère le champ lexical de la réflexion : « penser », « comprendre », « réfléchir« , « se rendre compte ».

2. Ce dérèglement de la conversation est annonciateur d’un certain rapport de force dont il y a une manifestation visuelle

On note que Jean se déplace beaucoup dans la scène, il fait de nombreux va-et-vient entre la chambre et la salle de bains comme l’indiquent les didascalies.

Encore un fois, l’occupation dans l’espace de Jean s’oppose à la passivité de Bérenger qui reste tapi dans un coin de la pièce et qui parle sans bouger. Ce jeu théâtral de l’occupation de l’espace reflète le pouvoir des personnages de façon proportionnelle, de sorte que Jean à cet instant a beaucoup plus de force et de pouvoir que son ami. On peut enfin noter que contrairement au début de la pièce, Bérenger, pour la première fois s’affirme en s’opposant à un niveau verbal : « je ne suis pas du tout d’accord avec vous ».

3. L’affrontement verbal

Ponctuation forte (Jean utilise de nombreuses phrases exclamatives), raccourcissement des répliques (Bérenger : Que mettriez-vous à la place ? / Jean : La nature ! / Bérenger : La nature ? / Jean : La nature a ses lois. La morale est antinaturelle.), interruptions répétées (dès la 2ème réplique de Bérenger, Jean lui coupe la parole), phrases nominales. La communication se fait par ailleurs de plus en plus difficile, ce que l’on observe par les antonymes d’une réplique à l’autre (Bérenger dit « Des siècles de civilisation l’ont bâti » et Jean répond « Démolissons tout cela »). Dès que Bérenger tente de le raisonner, Jean le considère comme « un vieux sentimental ridicule ».

La tension entre les deux amis est donc très palpable, et il y de nouveau une forte opposition entre les deux personnages, même s’ils ont beaucoup évolué depuis le début de la pièce; ici, c’est Bérenger qui tente de raisonner son ami tandis que celui-ci ne l’écoute pas ou le contredis, tout en poussant de plus en plus de barrissements.

II. De la farce à la montruosité

1. Les mots touchés par le rhinocérisme

La conversation est pleine d’expressions à double sens et de jeux de mots, que Jean interprète au 1er degré : il a perdu le sens des subtilités du langage, par ex. Bérenger évoque la « loi de la jungle », et Jean ne reprend que le mot « jungle » en disant « j’y vivrai, j’y vivrai » : il y pense comme l’habitat adapté aux rhinocéros, et non pas à la loi de la jungle, qui est en fait la loi du plus fort, fondée sur la démonstration par la force physique, non pas par l’intelligence et la réflexion.

C’est alors Bérenger, l’anti-intellectuel du début de la pièce, qui maîtrise le mieux la métaphore et l’abstraction, ce qui est le signe de son humanité.

Par ailleurs lorsque Bérenger s’exclame « perdez-vous la tête ? » , on peut comprendre au sens figuré (devenir fou) ou au sens propre (Jean perd sa tête d’humain, puisqu’il est méconnaissable, transformé en rhinocéros). De même pour les expressions comme « j’aime les changements », qui est en fait une litote puisque le changement de Jean est beaucoup plus considérable que ce que nous le laisse entendre l’expression.

Le langage est menacé de l’intérieur (Jean qui ne sait plus s’exprimer correctement), alors qu’au début il était menacé de l’extérieur, à cause des rhinocéros qui faisaient beaucoup de bruit en passant.

2. La transformation physique de Jean

Elle constitue un degré supplémentaire dans la progression de l’angoisse et fait basculer la pièce du côté de la tragédie, puisque la métamorphose cesse d’être une rumeur ou une hypothèse : pour la 1ère fois, elle se déroule sous nos yeux grâce au jeu avec la salle de bains qui permet à l’acteur d’être maquillé en coulisses. On note le paradoxe entre le symbole de civilisation que représente la salle de bains, et le fait qu’elle sert ici à l’animalisation de Jean. Les symptômes physiques de la transformation sont la peau de plus en plus verte, la difficulté croissante à prononcer les mots, le souffle bruyant, les barrissements vers la fin, et la bosse devenue corne sur le front.

Les jeux de mots et les mauvaises interprétations sont à la fois comiques et tragiques, puisqu’ils sont le signe de la métamorphose du meilleur ami de Bérenger. Jean perd la capacité d’interprétation, il comprend tout au pied de la lettre et ne discerne plus le sens second des mots, tandis que physiquement il ressemble de + en + à un rhinocéros. Pourtant, Bérenger semble refuser de voir ce qui crève pourtant les yeux: le « rhinocérisme » s’est emparé de Jean.

III. Le rhinocérisme

1. Renversement des valeurs

Jean est à l’origine d’un bouleversement des valeurs. On a un rejet de la civilisation et de l’humanisme qu’il qualifie de « périmé ». D’autres valeurs semblent succéder à la morale et à la réflexion : la force et l’agressivité. L’instinct de vie domine sous sa forme la plus primaire ; Jean qui était si imprégné de morale au début de la pièce défend à présent le retour à la nature sans aucun état d’âme. L’instinct a remplacé la morale. Les forts écrasent les plus faibles. La notion de surhomme justifie sa nouvelle ligne de conduite indépendamment de toute exigence morale, elle est remplacée par l’instinct. Nous avons plusieurs occurrences de « plaisir ». L’homme perd ses repères, il régresse vers un état de nature et sort de l’état civilisé. Son discours s’apparente aux idéologies totalitaires.

2. Rhétorique totalitaire

Jean parle par clichés (« elle est belle la morale ! » ), impose ses idées sous forme de slogans (reprise anaphorique de « il faut ») ; il cache la brutalité de son idéologie derrière des périphrases : « l’intégrité primordiale » et « les fondements de notre vie » renvoie en fait à l’état de bestialité. Il reprend des formules toutes faites, par automatisme, sans réfléchir. Bérenger, au contraire, hésite, réfléchit, et se laisse dépasser par ce genre de rhétorique.

Conclusion

Pour la 1ère et seule fois de la pièce, la transformation d’un personnage en rhinocéros se déroule sous les yeux du spectateur. Elle est marquante, car c’est la métamorphose de Jean, l’ami de Bérenger, et l’est d’autant plus qu’elle affecte un personnage censé incarner la normalité.

Le rhinocérisme est assimilé au totalitarisme. Il s’agit d’ignorer tout ce qui est humain sans jamais laisser entrevoir la moindre faiblesse. Ainsi, l’auteur s’attaque au conformisme qui ne fait que cacher un grande faiblesse intérieure, ce dont fait preuve Jean lorsqu’il se transforme à sont tour.

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