Pierre Carlet de Marivaux

Marivaux, Le jeu de l’amour et du hasard, Acte I, Scène 8

Texte étudié

Dorante, Silvia, Arlequin

Arlequin. – Ah, te voilà, Bourguignon ; mon porte-manteau et toi, avez-vous été bien reçus ici ?
Dorante. – Il n’était pas possible qu’on nous reçût mal, Monsieur.
Arlequin. – Un domestique là-bas m’a dit d’entrer ici, et qu’on allait avertir mon beau-père qui était avec ma femme.
Silvia. – Vous voulez dire Monsieur Orgon et sa fille, sans doute, Monsieur ?
Arlequin. – Eh oui, mon beau-père et ma femme, autant vaut ; je viens pour épouser, et ils m’attendent pour être mariés ; cela est convenu, il ne manque plus que la cérémonie, qui est une bagatelle.
Silvia. – C’est une bagatelle qui vaut bien la peine qu’on y pense.
Arlequin. – Oui, mais quand on y a pensé on n’y pense plus.
Silvia, bas à Dorante. – Bourguignon, on est homme de mérite à bon marché chez vous, ce me semble ?
Arlequin. – Que dites-vous là à mon valet, la belle ?
Silvia. – Rien, je lui dis seulement que je vais faire descendre Monsieur Orgon.
Arlequin. – Et pourquoi ne pas dire mon beau-père, comme moi ?
Silvia. – C’est qu’il ne l’est pas encore.
Dorante. – Elle a raison, Monsieur, le mariage n’est pas fait.
Arlequin. – Eh bien, me voilà pour le faire.
Dorante. – Attendez donc qu’il soit fait.
Arlequin. – Pardi, voilà bien des façons pour un beau-père de la veille ou du lendemain.
Silvia. – En effet, quelle si grande différence y a-t-il entre être marié ou ne l’être pas ? Oui, Monsieur, nous avons tort, et je cours informer votre beau-père de votre arrivée.
Arlequin. – Et ma femme aussi, je vous prie ; mais avant que de partir, dites-moi une chose, vous qui êtes si jolie, n’êtes-vous pas la soubrette de l’hôtel ?
Silvia. – Vous l’avez dit.
Arlequin. – C’est fort bien fait, je m’en réjouis : croyez-vous que je plaise ici, comment me trouvez-vous ?
Silvia. – Je vous trouve… plaisant.
Arlequin. – Bon, tant mieux, entretenez-vous dans ce sentiment-là, il pourra trouver sa place.
Silvia. – Vous êtes bien modeste de vous en contenter, mais je vous quitte, il faut qu’on ait oublié d’avertir votre beau-père, car assurément il serait venu, et j’y vais.
Arlequin. – Dites-lui que je l’attends avec affection.
Silvia, à part. – Que le sort est bizarre ! aucun de ces deux hommes n’est à sa place.

Marivaux, Le jeu de l’amour et du hasard

Introduction

« Le jeu de l’amour et du hasard » est une comédie en prose de Marivaux. On y retrouve le travestissement comme dans « L’île des esclaves« , mais il est ici ignoré des personnages (du moins pour la moitié). C’est une pièce originale dans l’œuvre de Marivaux, puisque c’est la première fois que le jeu du déguisement amoureux est poursuivi jusqu’au bout.

Dorante est le maître mais apparaît ici comme un valet nommé Bourguignon pour mieux observer sa fiancée. Arlequin, le valet de Dorante, apparaît ici comme étant le maître. Silvia est la maîtresse mais, elle aussi, apparaît comme une servante nommée Lisette pour mieux observer son fiancée et, Lisette, sa servante, prend sa place.

Le but est de déjouer les pièges de l’apparence, voir l’autre tel qu’il est vraiment, pour pouvoir éventuellement faire un mariage d’amour et non de raison ; ce qui est très audacieux à l’époque. Y a-t-il une confusion ? Non car les personnages gardent leur langage, et cela les rend reconnaissables, du moins par le spectateur, au courant du subterfuge. Ici, les façons des deux hommes étonnent progressivement Silvia, également déguisée.

I. Un langage qui ne trompe pas

A. Difficultés lexicales et syntaxiques

De ce point de vue là, on note dès le début de la scène l’opposition entre maître et valet.

Dorante utilise l’imparfait du subjonctif : « qu’on me reçut » ; Arlequin, lui, manque d’aisance : interjections comme s’il avait du mal à parler.

Il n’y a pas de liens logiques dans les paroles d’Arlequin ; les propositions sont de longueur inégale, le rythmé est heurté.
A l’inverse, les répliques de Silvia sont remarquablement bien construites.

« Autant vaut », « épouser » qui n’est pas suivi d’un complément d’objet direct témoignent de maladresse lexicales ; « voilà bien des façons » et « tant mieux » sont des expressions qui font partie du langage populaire.

Les paroles lourdes du valet contrastent avec la parole aisée des maîtres.

De plus, Arlequin manque de goût.

B. Les fautes de goût

Quand il parle de mariage, les mots « beau-père » et « femme » sont repris plusieurs fois. Ces termes appartenaient à l’époque au registre familier. Sa conception du mariage est triviale : « bagatelle » ou « quand on y a pensé, on n’y pense plus ». On remarque aussi la légèreté du « un beau-père de la veille au lendemain ».

Arlequin n’a pas d’éducation : il appelle Silvia « la belle », ce que ne ferait pas un maître même à une servante. De même, « n’êtes-vous pas la soubrette ? » et les questions qui suivent démontrent son manque d’assurance ainsi que son arrogance. Tout ceci est invraisemblable d’un maître à une servante.

On se rend bien compte que l’habit ne masque pas l’état des personnages. La vérité va au-delà des apparences. Ainsi, la vérité d’Arlequin est perçue par Silvia.

II. L’attitude de Silvia

Elle est inquiète car elle croit qu’elle va devoir épouser Arlequin puisqu’il se fait passer pour Dorante.

A. Une double attitude

Elle reprend les erreurs d’Arlequin « Vous voulez dire Monsieur Orgon et sa fille ? », « C’est une bagatelle qui vaut bien la peine qu’on y pense ».

Ses affirmations sont rigoureuses et vigoureuses : « vous voulez dire… sans doute », « qui vaut bien la peine », « je lui dis seulement ». Ce serait presque de l’impertinence si elle était servante.

Son jugement est très dépréciateur (ligne 12).

De l’indignation Silvia passe ensuite à l’ironie ; ironie des « beau-père », questions oratoires, dans la reprise de « plaisant » par rapport à « plaise », et dans « vous êtes bien modeste » car Silvia croit que c’est le maître et il semble s’intéresser à elle, une simple servante !

B. Dorante

Ses deux répliques centrales traduisent son autorité et ressemblent à une leçon maître/valet, malgré le « vous » et le « monsieur ».

Ses phrases sont brèves et exclamatives : elles témoignent de son énergie et de son autorité. C’est la même chose que dans « elle a raison » et « attendez donc » : un impératif qui trahit le maître, habitué à commander.

Entre les deux maîtres travestis s’instaure une sorte de complicité, comme s’ils se reconnaissaient… sans se reconnaître.

C. Complexité et prise de conscience

Il semblerait qu’il y ait un accord entre Silvia et Dorante.
Silvia, perspicace, s’adresse à… Dorante. De même, Dorante s’exprime contre Arlequin, le « nous » de la ligne 24 réunit Dorante et Silvia contre Arlequin.

C’est une complicité tacite puisqu’ils ignorent en fait qui est l’autre, même s’ils le sentent inconsciemment.

On remarque l’étonnement de Silvia à la ligne 38 « que le sort est bizarre ! aucun de ces deux hommes n’est à sa place » mais ce constat n’est pour l’instant ni approfondi, ni analysé. Rien ne se découvre encore, seul le spectateur comprend pourquoi Silvia et Dorante on des affinités.

III. Une réflexion sur le langage

A. Langage des valets et des maîtres

On note un véritable décalage entre les deux. Non seulement la langue des maîtres est plus complexe mais les maîtres sont aussi capables de jouer de différents registres comme l’indignation puis l’ironie pour Silvia, l’autorité pour Dorante.
Arlequin, lui, ne varie pas ; mieux il s’obstine comme le montre son entêtement ridicule sur le mot « beau-père » qu’il utilise pourtant prématurément.

Les maîtres sont policés et subtils.

Le valet est rustre et grossier.

B. Personnalité des maîtres et des valets

Silvia et Dorante sont attachés à certaines valeurs ; le mariage s’inscrit dans un ordre social, il ne faut pas en transgresser les rites. Leur langage est lié au maintient de cet ordre.

Arlequin n’est pas intégré à cet ordre, d’où sa légèreté sur le chapitre du mariage, sa désinvolture par rapport aux mots mêmes (« beau-père »).

C. Une société fermée

Les derniers mots de la scène « à sa place » sont très révélateurs ! Marivaux décrit un monde ordonné par la naissance ; l’homme est enfermé dans un rôle, il ne peut pas en sortir.

Ici il y a un échange des rôles, bien sûr, mais il est voulu par les maîtres et il est donc forcément provisoire. Il s’agit encore ici pour le serviteur, même déguisé en noble, de servir son maître. L’inversion n’est qu’illusoire.

Pire, Arlequin fait vite la preuve qu’il ne peut pas être un maître, il devra donc reprendre sa place. Cette pièce n’a rien de révolutionnaire.

Conclusion

Il s’agit, ici, d’un jeu de rôle dont l’intérêt est avant tout dramatique.
C’est une situation complexe où le langage est déterminant et compte plus que l’apparence (le vêtement, la perruque…).
L’inévitable échec d’Arlequin en tant que maître témoigne du maintien d’un ordre ancien.
On peut réfléchir sur l’évolution du langage, l’apprentissage, l’instruction et leur influence sur l’évolution de la société.

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