Alfred de Musset

Musset, Les caprices de Marianne, Acte I, Scène 1, De qui parlez-vous.. fin de la scène

Texte étudié

MARIANNE. – De qui parlez-vous, et quel mal ai-je causé ?
OCTAVE. – Un mal le plus cruel de tous, car c’est un mal sans espérance ; le plus terrible, car c’est un mal qui se chérit lui-même et repousse la coupe salutaire jusque dans la main de l’amitié, un mal qui fait pâlir les lèvres sous des poisons plus doux que l’ambroisie, et qui fond en une pluie de larmes le cœur le plus dur, comme la perle de Cléopâtre ; un mal que tous les aromates, toute la science humaine ne sauraient soulager, et qui se nourrit du vent qui passe, du parfum d’une rose fanée, du refrain d’une chanson, et qui suce l’éternel aliment de ses souffrances dans tout ce qui l’entoure, comme une abeille son miel dans tous les buissons d’un jardin.
MARIANNE. – Me direz-vous le nom de ce mal ?
OCTAVE. – Que celui qui est digne de le prononcer vous le dise, que les rêves de vos nuits, que ces orangers verts, cette fraîche cascade vous l’apprennent ; que vous puissiez le chercher un beau soir, vous le trouverez sur vos lèvres ; son nom n’existe pas sans lui.
MARIANNE. – Est-il si dangereux à dire, si terrible dans sa contagion, qu’il effraye une langue qui plaide en sa faveur ?
OCTAVE. – Est-il si doux à entendre, cousine, que vous le demandiez ? vous l’avez appris à Coelio.
MARIANNE. – C’est donc sans le vouloir, je ne connais ni l’un ni l’autre.
OCTAVE. – Que vous les connaissiez ensemble, et que vous ne les sépariez jamais, voilà le souhait de mon cœur.
MARIANNE. – En vérité ?
OCTAVE. – Coelio est le meilleur de mes amis. Si je voulais vous faire envie, je vous dirais qu’il est beau comme le jour, jeune, noble, et je ne mentirais pas ; mais je ne veux que vous faire pitié, et je vous dirai qu’il est triste comme la mort, depuis le jour où il vous a vue.
MARIANNE. – Est-ce ma faute s’il est triste ?
OCTAVE. – Est-ce sa faute si vous êtes belle ? Il ne pense qu’à vous ; à toute heure il rôde autour de cette maison.
N’avez-vous jamais entendu chanter sous vos fenêtres ?
N’avez-vous jamais soulevé à minuit cette jalousie et ce rideau ?
MARIANNE. – Tout le monde peut chanter le soir, et cette place appartient à tout le monde.
OCTAVE. – Tout le monde aussi peut vous aimer ; mais personne ne peut vous le dire. Quel âge avez-vous, Marianne ?
MARIANNE. – Voilà une jolie question ! Et si je n’avais que dix-neuf ans, que voudriez-vous que j’en pense ?
OCTAVE. – Vous avez donc encore cinq ou six ans pour être aimée, huit ou dix ans pour aimer vous-même, et le reste pour prier Dieu.
MARIANNE. – Vraiment ? Eh bien ! pour mettre le temps à profit, j’aime Claudio, votre cousin et mon mari.
OCTAVE. – Mon cousin et Votre mari ne feront jamais à eux deux qu’un pédant de village ; vous n’aimez point Claudio.
MARIANNE. – Ni Coelio ; Vous pouvez le lui dire.
OCTAVE. – Pourquoi ?
MARIANNE. – Pourquoi n’aimerais-je pas Claudio ? C’est mon mari.
OCTAVE. – Pourquoi n’aimeriez-Vous pas Coelio ? C’est votre amant.
MARIANNE. – Me direz-Vous aussi pourquoi je vous écoute ?
Adieu, seigneur Octave ; voilà une plaisanterie qui a duré assez longtemps. (Elle sort.)
OCTAVE. – Ma foi, ma foi ! elle a de beaux yeux. (Il sort.)

Musset, Les Caprices de Marianne

Introduction

Cette pièce conçue pour la lecture avant tout a été publiée en 1833, Musset a alors 33 ans. Elle ne sera jouée qu’en 1851. C’est une pièce qui appartient au courant du romantisme. On peut appliquer à la pièce cette formule de Racine : « … une action simple, soutenue, de la violence, des passions, de la beauté, des sentiments et de l’élégance de l’expression ».

C’est ici la première scène de la pièce, la scène 1 est toujours longue avec plusieurs tableaux. L’action dramatique est déjà bien envoyée et ici il y a un espoir de réponse à ce qui en fait le nœud : Marianne va t-elle agréer l’amour de Coelio ? Il s’agit d’une scène fortement argumentative.

I. La stratégie argumentative d’Octave

Octave est un personnage actif, énergétique.
C’est un véritable ami, très sincère de Coelio.
Il est intelligent et spirituel.

Il aura donc forcément une bonne argumentation.

A. Une tirade – plaidoyer pour l’amour

L’amour n’est jamais nommé.
Paradoxalement il est appelé « un mal » et même « cruel » (cf. le champ lexical : sans espérance, terrible, qui fait pâlir, poisons, ne saurait souffrir, souffrance) mais en même temps il est un bien (champ lexical : se chérit, plus doux que l’ambroisie, qui fond le cœur le plus dur, perle, parfum, rose, chanson, miel, jardins). On note toutes ces oppositions significatives de l’amour.

Musset utilise de nombreux procédés rhétoriques pour le mettre en valeur, ce sont des :

– anaphores : le plus… car c’est, un mal.
– métaphores : repousse la coupe salutaire, fait pâlir les lèvres sous le poison, fond en une pluie de larmes, se nourrit du vent qui passe, suce l’éternel aliment de ses souffrances.
– comparaisons : plus doux que l’ambroisie, comme la perle de Cléopâtre, comme une abeille son miel.

On trouve aussi de nombreux effets de rythme : des phrases longues, des effets de parallélisme, des rythmes binaires (qui fait pâlir… et qui fond en une pluie) (et qui se nourrit du vent… et qui suce l’éternel aliment) et des rythmes ternaires (du vent qui… du parfum… du refrain).

Effets également de sonorités comme les allitérations en [f] : parfum, refrain, souffrance ; les assonances en [an] : chanson, souffrance, dans, entoure ; et les échos : abeille, miel…

Il n’y a pas de ponctuation forte : Octave, exalté, dit tout cela d’abondance, sans chercher ses mots.

Cette tirade est remplie de lyrisme, c’est un véritable poème en prose sur l’amour, foisonnant de toutes les contradictions de ce sentiment.

B. Des répliques persuasives et convaincantes

La réplique 2 est pleine de poésie. Octave ne nomme pas l’amour. On ne peut le nommer que si on le connaît et si on l’éprouve. Lui n’en est pas digne.

La réplique 5 est un éloge de Coelio, beaucoup moins sec que celui qu’en a fait Ciuta au début de la scène.
On note la simplicité dans les choix des adjectifs « beau », « jeune », « noble » ; ce sont des qualités objectives. Il préfère mettre en avant sa tristesse car c’est mettre en valeur le pouvoir de séduction de Marianne qui est repris lors de la réplique 6 « Est-ce sa faute si vous êtes belle ? ».

La réplique 6 est composée de questions oratoires, Marianne ne peut ignorer la cour de Coelio (d’ailleurs elle a entendu Ciuta).

Dans les répliques suivantes on trouve des arguments épicuriens : le carpe diem.
« Quel âge avez-vous Marianne ? » et la réplique suivante sont assez mordantes, propres à faire réagir Marianne qu’il sait intelligente et capable de comprendre le cynisme.

Octave utilise un argument évident de bon sens pour décrire le mari, et d’ailleurs Marianne est obligée d’en convenir « Ni Coelio ».

Les répliques sont spirituelles, il retourne à chaque fois les interrogations ou les affirmations de Marianne (répliques 3, 4, 6, 7, 9 et 11) avec beaucoup de finesse. Il y a un plaisir du dialogue dans ce duel verbal et beaucoup de marivaudage, mais de la part de Marianne seulement.

Coelio a ici un excellent interprète qui utilise toutes les ressources pour faire fléchir Marianne.
Mais l’excellence même de l’interprète représente un danger.

C. Dernière réplique

Octave et seul. Cette réplique ne fait donc pas partie de la stratégie argumentative. Ici c’est juste l’appréciation d’un connaisseur (Octave, en effet, multiplie les conquêtes amoureuses).

II. Marianne

A. Sa réponse à Octave

Elle est nettement négative et s’appuie sur de nombreux argument comme :

– elle ne sait pas ce qu’est l’amour (M1, 2, 3 et 4) ;
– elle ne connaît pas Coelio (M1 et 4) ;
– elle n’a rien fait pour le rendre amoureux (M6) ;
– elle ne peut pas empêcher les sérénades (M7) ;
– elle aime son mari (M9 et 11) ;
– elle n’aime pas Coelio (M10) ;
– elle n’a pas à écouter Octave (dernière réplique).

Ses répliques sont brèves, péremptoires, impertinentes voire cinglantes (la dernière). Marianne n’a pas la langue dans sa poche ; elle n’est pas démunie.
Sa naïveté de jeune femme est toute relative voire feinte, car si l’on reprend tous ses arguments on se rend compte qu’ils sont ambigus et qu’il y a chez Marianne beaucoup de marivaudage.

B. Le marivaudage

Marianne sait évidemment qu’Octave parle d’amour. Pourquoi feint-elle le contraire ? Tout d’abord pour rester dans son rôle de « dragon de vertu » qu’elle se plait à jouer. Mais aussi par pur caprice, pour s’amuser et également pour qu’on lui en parle plus longtemps car au fond elle prend plaisir à cette déclaration flatteuse et il y a de la coquetterie dans la réplique 3 : elle veut entendre Octave dire le mot. C’est une provocation de sa part plus ou moins consciente.

Marianne sait qui est Coelio, Ciuta lui a parlé de lui. Mais là il n’y a pas marivaudage, il est clair que Coelio ne l’intéresse pas du tout. Il y a beaucoup de désinvolture dans les répliques 6 et 7, de négations dans la 4 et la 10 ou encore de l’indifférence dans la 5. Elle tend dans tous ses propos à évacuer Coelio de la conversation, il n’y a aucune ambiguïté là-dessus.

Elle finit par être réellement agacée non par le sujet de la conversation (l’amour) mais par l’insistante d’Octave à lui parler de Coelio.
Elle est peut-être aussi blessée par les généralités d’Octave sur les femmes dans la réplique 8.

Voilà pourquoi elle met abruptement fin à la conversation.
Elle semble donc l’emporter puisqu’elle a le dernier mot. Mais c’est elle qui sort (voir la didascalie). Elle est donc aussi à demi vaincue. En même temps dans le contexte de l’époque il lui est difficile de réagir autrement.

Que penser de ce marivaudage ? Marianne souhaite offrir l’image de la vertu. Cependant son mariage est de toute évidence un mariage arrangé, Claudio est plus vieux qu’elle et pas drôle. Elle est mariée mais elle ne connaît rien de l’amour bien qu’elle s’en défende. L’entendre parler d’amour l’intéresse surtout quand c’est de manière spirituelle et enlevée.

C’est encore à peine esquissé mais on sent déjà que si Coelio n’a aucune chance, Octave, en revanche, en a une. Et lui même reconnaît qu’elle est belle.

Conclusion

Cette scène présente plusieurs intérêts, tout d’abord un intérêt du point de vue de la progression de l’intrigue : Coelio n’a aucune chance, Octave peut-être.
Il y a aussi un intérêt du point de vue psychologique : Octave est un véritable ami, il n’oublie à aucun moment qu’il parle au nom de son ami. Marianne se dessine dans cette scène ; son ambiguïté, dont elle n’est même pas tout à fait consciente, est dangereuse : voir le titre !
Et enfin elle est intéressante du point de vue esthétique, le dialogue est très enlevé et très spirituel et les registres lyrique et ironique se mélangent.

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